Les Atikamekw Nehirowisiwok possèdent une riche tradition orale, encore très vivante aujourd’hui, et qui témoigne à la fois de leur longue histoire et de leur relation intime à l’univers forestier et au monde animal. Cette tradition orale comporte plusieurs types de récits dont nous ferons ici une présentation sommaire. Il y a d’abord les récits d’origine ou récits de création du monde, Kitci Atisokanak. Transmis de génération en génération, depuis des temps immémoriaux, les Kitci Atisokanak sont considérés par les Atikamekw comme une source fondamentale pour la connaissance et la transmission de l’histoire atikamekw. Ces récits sont encore connus et transmis aujourd’hui, toujours de manière orale et dans des contextes particuliers. Les Kitci Atisokanak sont racontés à des moments précis, en fonction des saisons et du message à faire passer. Chacun de ces récits d’origine comporte un certain nombre de versions, selon les narrateurs, le contexte de narration et l’auditoire. C’est d’ailleurs dans leurs multiples versions orales que ces récits ont une portée et un « pouvoir » réels. La Société d’histoire atikamekw (Nehirowisiw kitci atisokan) a identifié trois séries de tels récits: ceux qui racontent la rencontre entre le temps, Nipinatcac et l’espace, Kiwetinisiw; les récits mettant en scène Wisaketcakw, le trickster ou carcajou atikamekw, qui donna aux êtres de la nature leur forme définitive; une autre série concerne l’ordre des choses ou des éléments après l’événement d’un déluge (terre, eau, ressources animales, humanité, outils de l’homme).
Un autre type de récits chez les Atikamekw sont les Tipatcimowin. Ces récits racontent des événements ou des anecdotes qui se sont déroulés dans un passé plus ou moins proche donc relatant des faits qui ont été vus ou vécus par des témoins directs ou indirects et transmis depuis. C’est le cas, par exemple, des récits qui réfèrent aux raids iroquois survenus au XVIIe siècle, ou ceux, nombreux, qui évoquent des événements survenus au temps des grands-parents et arrière-grands-parents. À cette riche tradition orale, on peut aussi ajouter les récits de chasse qui imprègnent très tôt l'expérience des jeunes atikamekw.
La tradition orale est aussi sujette à des changements. Afin de donner un exemple de la transformation qui peut survenir dans un récit, nous présentons ici deux versions d’un même récit d’origine recueillies à vingt ans d’intervalle. Alors que le cœur du récit reste le même dans les deux versions, des changements et ajouts mineurs ont été apportés. Il s’agit du récit de l’écureuil qui voulait devenir un ours.
« Bien avant que les animaux soient ce qu’ils sont aujourd’hui et du temps qu’ils pouvaient décider de ce qu’ils voudraient être, l’écureuil discutait avec tous les animaux. Ceux-ci se demandaient les uns les autres : «Qu’est-ce que tu veux être? Un ours, un caribou, un orignal, un castor ou quoi?» L’écureuil a répondu : «Je serai un ours». Les autres animaux ont répliqué : «Si tu deviens un ours, les gens sauront très vite où tu te trouves, parce que tu es tellement bruyant». L’écureuil se mit à pleurer en disant : « Je veux être un ours». Mais les autres animaux dirent : « C’est impossible ! » et l’écureuil pleura de plus belle. C’est pourquoi depuis, l’écureuil a une raie blanche autour de l’œil, il n’a jamais cessé de pleurer car il veut devenir un ours. » (version recueillie en 1980)
« Autrefois, au temps où les animaux parlaient, il y avait eu un rassemblement dans une forêt que personne ne connaissait. Et dans cette forêt, il y avait une très belle clairière où il y avait une souche en plein milieu. Les animaux arrivaient d’un peu partout. Comme l’orignal était d’une élégance très forte c’était lui qui était le roi de la forêt. L’orignal avait pris sa place sur le trône et attendait les autres animaux. Quand tous les animaux furent réunis, l’orignal commença à poser ses questions. C’était au tour de l’écureuil. «Toi, l’écureuil qui est si petit et si rapide, si tu avais un vœu, quel vœu ferais-tu?». L’écureuil répondit : « Je voudrais être un ours». «Et pourquoi?» demanda l’orignal. « Parce qu’un ours c’est si gros et si fort, et il a tellement de longues griffes pour griffer tout ce qui passe en avant. Si j’étais un ours je tuerais tous les êtres humains de la terre». « Et pourquoi ferais-tu cela?» demanda l’orignal. «Parce que les humains ça détruit tout, ça détruit la forêt et ils nous détruisent». L’orignal dit à l’écureuil : « Comme ça tu ne peux pas être un ours parce que tu vas tuer les humains.» C’est un peu grâce aux humains qu’on est encore en vie». L’écureuil partit en pleurant. C’est pour cela que lorsque l’on voit un écureuil et qu’on regarde autour de son œil c’est comme s’il y avait tout le temps une larme». (version recueillie en 1997).
Au fil des ans, plusieurs récits atikamekw ont été consignés par écrit. Nous présentons ici certains de ces récits, tout en rappelant que les versions écrites d’un récit conçu initialement pour être transmis de manière orale sont toujours moins complètes et moins riches que celui-ci (À venir).
