Présentation E icinakok
Le territoire atikamekw est situé dans le Haut-St-Maurice, au cœur de la forêt boréale. Il est sillonné d’un riche réseau hydrographique qui comprend, entre autres, la rivière Saint-Maurice (Tapiskwan Sipi) et ses nombreux affluents, ainsi qu’une multitude de lacs (lien avec la carte). C’est au sein de cet univers forestier, aux hivers rigoureux et aux ressources animales et végétales diversifiées, que s’inscrivent et se pratiquent toutes les connaissances que les Atikamekw Nehirowisiwok ont développées au fil des générations. D’est en ouest, du nord au sud, le territoire atikamekw rencontre ceux de leurs voisins. Ces nations voisines dont les territoires bordent celui des Atikamekw Nehirowisiwok et avec lesquelles ils ont toujours entretenu des relations d’alliance et d’échange sont : au nord, les Cris (Eeyou); à l’est, les Innus du Lac St-Jean (Pekuakamiulnuatsh); à l’ouest, les Algonquins (Anishnabe ou Anicinapek); et au sud, les Abenakis.
Chez un peuple de chasseurs semi-nomades comme les Atikamekw Nehirowisiwok, le territoire prend une importance et une signification toute particulières. Les chasseurs atikamekw entretiennent avec leur territoire une relation intime. Pour l’avoir parcouru en toutes saisons, pour l’avoir vu et senti, pour l’avoir écouté et goûté, ils en connaissent les moindres particularités physiques, ils en connaissent les humeurs et les caprices, les richesses et les dangers. En d’autres termes, l’Atikamekw Nehirowisiw sait lire le langage et les signes de la forêt, ceux du monde animal et du monde végétal. La tradition dicte au chasseur atikamekw d’entretenir une relation de respect envers ceux avec lesquels il partage la forêt, ceux à qui il doit sa subsistance, soit les animaux, les arbres et les plantes. Ce territoire, ce milieu de vie, ses grands-pères et ses grands-mères l’ont parcouru avant lui, ils y ont chassé et campé, ils y ont laissé les signes de leur présence et de leurs activités. Les Atikamekw Nehirowisiwok d’aujourd’hui ont reçu ce territoire en héritage; à leur tour, ils pourront le transmettre à leurs enfants et à leurs petits-enfants. Ils n’en sont pas les « propriétaires », mais ils en sont responsables face à eux-mêmes et à leur famille, face aux ancêtres, face aux générations futures.
Termes atikamekw pour désigner le territoire
Dans la langue atikamekw, plusieurs termes existent pour désigner le territoire. Le mot aski désigne la terre dans son ensemble et comme entité vivante. Les aînés utilisent l’expression Nehiro aski, celui qui est issu de cette terre, celui qui vit avec cette terre; Nehiro vient de nehirowisiw (l’être autonome et responsable). Ki nehiro askino signifie « notre territoire », lorsqu’un Atikamekw s’adressant à un autre Atikamekw, réfère au territoire de ses ancêtres, celui dont sa famille est responsable. L’expression atoske aski désigne plus spécifiquement le territoire de subsistance pour les activités de chasse, de cueillette et de pêche.
Deux autres termes sont aussi utilisés pour référer au territoire comme milieu de vie et comme espace de responsabilité, soit kitaskino et nitaskinan. La différence entre ces deux termes s’explique de la façon suivante. La langue atikamekw distingue entre le «nous» inclusif qui comprend à la fois le locuteur, l'auditeur et d'autres personnes affiliées, et le «nous» exclusif qui comprend seulement le locuteur et des personnes affiliées à l'exception de l'auditeur. Lorsqu'ils s'adressent à des non-Atikamekw, l'entité territoriale atikamekw est désignée sous le vocable de Nitaskinan (l'auditeur est alors exclu de l'affiliation territoriale). Lorsque par ailleurs ils parlent entre eux de leur territoire d'appartenance, c'est alors le vocable Kitaskino qui est utilisé.
D’autres vocables utilisés pour désigner le territoire d’appartenance et de subsistance sont E irikokwak, soit l’étendue d’un territoire et tout ce qui le compose, et E irikokwaskamikak, l’étendue et les limites d’un territoire, particulièrement en ce qui concerne les aires de chasse et de trappe.
Enfin, le terme notcimik désigne l’environnement ou dans ce cas-ci l’univers forestier.
Les territoires familiaux
L’ensemble du territoire atikamekw peut à son tour se subdiviser en territoires familiaux. Chaque parcelle de territoire est ainsi identifiée à une ou plusieurs familles. Ces territoires familiaux sont souvent délimités entre eux par les voies d’eau. Ce sont à la fois des lieux de chasse, des milieux de vie, des aires de responsabilité transmis au fil des générations. La répartition et la délimitation des territoires familiaux peuvent aussi connaître des transformations dans le temps.
Chaque famille atikamekw est ainsi identifiée à un territoire particulier dont elle est responsable et sur lequel ses membres pourront établir des campements plus ou moins permanents. Selon la disponibilité des ressources animales et végétales, les lieux de fréquentation et de campement au sein du territoire pourront varier au fil des six saisons atikamekw.
Une carte permet d’identifier les principaux groupes familiaux et leurs territoires respectifs (À venir).
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Exercice pédagogique
Nous invitons les jeunes Atikamekw à se renseigner auprès des ainés de leur famille sur leur territoire familial.
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Chefs de territoire
Chaque territoire familial est en quelque sorte sous la responsabilité d’un chef de territoire, kanikaniwitc. Les chefs de territoire sont des chasseurs expérimentés; ils ont une profonde connaissance du territoire dont ils sont les gardiens. Kanikaniwitc signifie « celui qui est à la tête », « celui qui est en avant ». Son rôle premier est de respecter et de faire respecter la coutume relativement aux modes de gestion des ressources tels qu'on les lui a enseignés. Autant que possible, il doit veiller à la pérennité des ressources animales et végétales du territoire. Il doit aussi s'assurer que tous les membres de sa famille ont une aire suffisante afin d'exercer leurs activités de chasse et de trappe. Quiconque voudrait fréquenter ou utiliser un territoire pour une saison de chasse et de trappe, un territoire sur lequel il n’a pas déjà de droits acquis ou hérités, devra en demander la permission au kanikaniwitc. Si ce dernier accepte, le trappeur/chasseur pourra le remercier en lui remettant une partie de ses récoltes de viandes ou de peaux.
Le pouvoir décisionnel des kanikaniwitc repose à la fois sur leurs grandes qualités de chasseur, sur leurs connaissances des territoires dont ils sont responsables et sur la justesse et la sagesse de leur «parole». Chez les Atikamekw Nehirowisiwok où l’autonomie de tous et chacun est hautement valorisée, il est rare que quelqu’un dicte à d’autres la marche à suivre de manière autoritaire; le responsable du territoire est celui qui montre le chemin à suivre, il ne l’impose pas. En règle générale, cependant, les autres ne cherchent pas à contester ses décisions.
Responsabilité et transmission d’un territoire
Chez les Atikamekw Nehirowisiwok, ce n'est pas la «propriété» d'un territoire que l'on transmet mais bien la «responsabilité» du territoire.
Un aîné de Manawan
« Il ne lui donne pas le territoire lui-même mais tout ce qui vit et pousse sur le territoire. Il lui donne son onerisiwin (une manière d'être et de vivre, ou encore un chemin pour parvenir à la maturité et à l'autonomie). Mon grand-père nous a dit : « C’est là que vous prendrez ce dont vous avez besoin pour vous nourrir pour vivre ». C’est ce que je pense et je pense que c’est ce que mon grand-père pensait aussi et le grand-père de son grand-père et ainsi de suite loin en arrière ».
Ce n'est donc pas seulement un territoire et ses ressources que l'on transmet mais bien un milieu de vie, une aire de chasse, ainsi qu'une série de lieux et de sites de campement imprégnés et porteurs de la présence et des marques laissées par les ancêtres, kimocomnok.
La transmission d’un territoire s’effectue de manière orale. Lorsqu’un aîné sent que le temps est venu de transmettre la responsabilité de son territoire, il en fait part oralement aux personnes qu’il aura choisies. L’aîné transmettra son territoire à des personnes qui fréquentent et connaissent le territoire en question et qui en seront à leur tour des gardiens responsables. Très souvent, il transmet son territoire au fils aîné de la famille. Ce dernier devra alors indiquer à ses frères, à ses beaux-frères ou à ses fils leurs aires respectives de chasse et de trappe à l’intérieur du territoire familial, en tenant compte bien entendu des besoins, des intérêts et des affinités de chacun. La responsabilité d’un territoire peut aussi être transmise à un fils adoptif, à un gendre, un neveu ou un petit-fils. Dans tous les cas, il devra être un chasseur expérimenté et responsable.
Il peut arriver qu’un territoire familial ne soit plus propice à la chasse, un territoire que les animaux, pour diverses raisons, auraient délaissé. C’est le cas, par exemple, d’un territoire qui aurait été détruit par un feu de forêt (insérer un lien avec le texte d’Anathase Jacob) ou d'un territoire détruit par les coupes forestières. Dans tous les cas, ces territoires, même s’ils ne sont plus fréquentés pendant un certain temps, restent toujours identifiés à une famille et demeurent sous sa responsabilité.
Wicakemowin – L’invitation
Inviter un chasseur – parent ou ami – sur son territoire pour une saison de chasse est une pratique courante chez les Atikamekw Nehirowisiwok. Le principe d'invitation, wicakemowin, repose essentiellement sur une entente verbale. Il est donc très fréquent qu’un chasseur invite un parent ou un ami à se joindre à lui pour une saison de trappe et de chasse sur son territoire. Ils décideront entre eux des modes de partage des récoltes selon les besoins de chacun et de leurs familles. Cette pratique comporte plusieurs avantages. Traditionnellement, cette pratique permettait aux chasseurs de ne pas passer plusieurs semaines seuls sur le territoire; en cas d’accidents ou de situations difficiles, les chasseurs pouvaient alors s’entraider.
Hier comme aujourd’hui, la pratique de wicakemowin s'inscrit aussi dans les modes atikamekw de gestion des ressources animales. Dans les cas où un chasseur se retrouve avec un trop large territoire à couvrir, en l'absence, par exemple, de frères, de beaux-frères ou de gendres, il peut décider d'inviter un autre chasseur, parent ou ami, pour partager avec lui les ressources de son territoire. Dans le cas où le territoire d’un chasseur a été passablement affecté pour diverses raisons (feux de forêt ou coupes forestières) et que les animaux l’ont délaissé pour un temps, ce chasseur pourra se faire inviter sur un autre territoire, en attendant que les animaux décident de revenir et que son territoire puisse se régénérer. Cette pratique d’invitation permet aussi à un chasseur de se familiariser, au cours de sa vie, avec des territoires autres que le sien. Cette invitation ne donne à celui qui la reçoit aucun autre droit sur le territoire de son hôte que celui d'y pratiquer les activités traditionnelles.
Dans tous les cas, l’invitation ne vaut que pour la période de temps où elle a été formulée, soit une saison de trappe et de chasse. Si celui qui a été invité entend retourner sur le territoire de son hôte ultérieurement à des fins de chasse ou de trappe, il devra en demander la permission. Le fait de demander la permission pour prélever les ressources animales et végétales d’un territoire autre que le sien est une forme de respect et de reconnaissance envers le gardien du territoire en question.
Un aîné de Manawan
« Des fois on l’invitait quand il ne trouvait pas de castor. On l’invitait pour qu’il y trouve de quoi vivre, de quoi nourrir ses enfants. Des fois, on s’invitait pour avoir un compagnon de chasse. Pour que le chasseur ne soit pas seul. Ils s’invitaient, ils chassaient à plusieurs. C’est ce qu’on appelle mamo atoskewin. On chassait à plusieurs, des fois dix, des fois quatre familles. Ils mettaient les peaux de castor ensemble, les vendaient et séparaient le tout en parts égales. C’est vrai qu’il y avait des peaux qu’on vendait à part parce qu’on les chassait seul, comme le pekan ou la loutre. »
