Recherche des professeurs

Manon Boulianne

Rat des villes, rat des champs….

Les relations entre la ville et la campagne ont toujours été au cœur de mes travaux de recherche. Par exemple, ma thèse de doctorat portait sur les stratégies résidentielles et économiques développées par la paysannerie mexicaine dans le contexte de l’expansion urbaine; elle a révélé que ceux et celles que l’on associe à la Révolution mexicaine et à la petite production agricole ont des trajectoires occupationnelles et des identités multiples qui ne relèvent pas nécessairement du monde rural et que la rente urbaine peut devenir pour eux un enjeu mobilisateur.

Lors de mes études postdoctorales (1998-1999), puis à l’occasion d’une recherche (financée par le FQRSC, 2001-2004) sur les nouvelles formes de production et d’échange non monétaire mises de l’avant par des organisations communautaires mexicaines et québécoises, j’ai continué à explorer, quoique d’une manière fort différente, les rapports ambigus entre ville et campagne, m’arrêtant cette fois sur ce que l’on appelle l’agriculture urbaine. Il s’agissait alors de déterminer dans quelle mesure le jardinage urbain s’inscrivant dans une initiative communautaire, et tel qu’il était alors réalisé au Mexique et au Québec, pouvait permettre aux personnes impliquées d’expérimenter une citoyenneté sociale, solidaire et sociopolitique, en plus de leur donner accès à des légumes frais. J’ai alors réalisé une étude de cas comparative qui m’a permis de systématiser les apports et les limites de ce genre d’initiatives, en tenant compte de leur association plus étroite avec le mouvement communautaire local ou avec l’intervention sociale visant à réduite l’insécurité alimentaire des ménages en situation de pauvreté. J’étais alors associée au Centre de recherche interuniversitaire sur les innovations sociales (CRISES / www.crises.uqam.ca), centre dont je suis encore membre à ce jour.

 

 

 

 

 

 

Poursuivant mes travaux sur l’agriculture urbaine j’ai, plus récemment, dans le cadre d’une recherche subventionnée par le Centre de recherche et d’information pour le développement de l’économie solidaire (www.crides.org) rattaché au Réseau québécois de recherche partenariale en économie sociale, et avec la collaboration des étudiants gradués Geneviève Olivier d’Avignon et Vincent Galarneau, mené une recherche partenariale qui a débouché, notamment, sur la publication du Répertoire des jardins communautaires et collectifs des régions de Québec et Chaudière-Appalaches. Cet outil de diffusion des résultats de la recherche, ayant le grand public pour cible, est disponible en ligne sur le site internet du CRIDES.

Le but de cette recherche était double : d’une part, documenter les retombées des jardins communautaires et collectifs sur les personnes qui y prennent part et les collectivités où ils sont implantés, à partir d’une enquête qualitative doublée d’une enquête par questionnaire; par ailleurs, offrir à toute personne intéressée, et aux décideurs publics, un outil de référence accessible leur permettant de constater, photos à l’appui, l’intérêt suscité au sein de la population régionale par l’autoproduction alimentaire en milieu urbain.

 Terroirs et alimentation de proximité

Les liens entre ville et campagne sont au cœur d’une nouvelle recherche partenariale appliquée à laquelle je suis, à mon grand plaisir, associée. Piloté par Equiterre, le projet intitulé « Mangez frais, mangez près – comment les initiatives de circuits courts contribuent aux saines habitudes de vie » a pour but d’évaluer les contraintes qui ralentissent le développement de différents types de circuits courts de commercialisation des produits maraîchers au Québec. On appelle communément « circuits courts » les filières de mise en marché et d’approvisionnement qui impliquent l’intervention d’au plus un intermédiaire entre les producteurs et les consommateurs. Les kiosques à la ferme, les marchés publics, l’agriculture soutenue par la communauté et les réseaux du genre « Marché de solidarité régionale », qui offrent aux consommateurs et aux consommatrices la possibilité de choisir en ligne des aliments produits dans leur région, sont tous des exemples de circuits courts. Les résultats de la recherche devraient permettre de proposer des stratégies ou des modèles novateurs, adaptés aux réalités des producteurs maraîchers et accessibles à l’ensemble des consommateurs. 

Un autre volet de mes recherches actuelles concerne l’alimentation et les filières d’approvisionnement, tout en prenant ancrage, cette fois, dans une anthropologie de la consommation s’intéressant à la question du terroir. Grâce à une subvention du CRSH (2007-2010), j’achève en ce moment un projet intitulé « Mise en valeur des terroirs et filières d’approvisionnement en contexte de globalisation : le cas des fromages fins au Québec ». Les questions centrales auxquelles s’adresse ce projet sont : d’où vient l’intérêt apparemment partagé entre producteurs, consommateurs, et autres acteurs de la scène agroalimentaire québécoise pour les produits et les fromages dits du terroir, qui n’ont pas toujours connu l’engouement actuel dont ils font l’objet depuis quelques années? Que représentent-ils pour ces différents acteurs sociaux? Quels tensions ou conflits les divisent? Bref, mis à part les éléments liés à la conjoncture structurelle évoquée plus avant, sur quoi la valeur attribuée à ces produits repose-t-elle? Chez les consommateurs, cherche-t-on en se les procurant à se distinguer par notre bon goût, à être solidaires de petits producteurs, à résister à la mondialisation? En d’autres termes, comment le régime de valeur (Appaduraï 1986) au sein duquel sont créés, circulent et sont consommés les produits agroalimentaires dits du terroir a-t-il évolué au Québec? L’étude vise à appréhender de manière systématique les processus de construction du régime de valeur qui caractérise la filière des produits régionaux, dits du terroir, en prenant en compte la contribution particulière des différents acteurs impliqués dans la production, la distribution, la mise en marché et la consommation de ces produits au Québec. Je m’intéresse ainsi aux éléments matériels et symboliques qui contribuent à rendre ces marchandises désirables dans le contexte social, culturel, économique et politique du Québec contemporain.

Le cadre théorique qui guide mon travail est construit autour de la notion de régime de valeur et s’inspire aussi de la perspective de l’économie morale. Mon approche méthodologique relève de l’analyse des filières économiques (commodity chain analysis), tout en étant enrichie d’une démarche historique et ethnographique. La recherche terrain se déploie principalement dans la région de Chaudière-Appalaches. Outre les données de seconde main ayant trait à notre objet de recherche, l’entretien semi-dirigé et la tenue de groupes de discussion avec des consommateurs et des consommatrices constituent les principales techniques de collecte de données mobilisées. Plusieurs étudiantes et étudiants de premier cycle ont pris part à ce projet.  Léa Gerber, Fabienne Boursiquot, Stéphanie Bégin et Frédérick Nadeau ont tous, à des degrés plus ou moins importants, mis la main à la pâte (ou plutôt sur le fromage!), en participant à la collecte de données réalisée auprès de fromagères et de fromagers, de détaillants et de restaurateurs, pour ne nommer que ces catégories d’informateurs.   

 

L’anthropologie de la consommation : changements structurels et initiatives locales

C’est  après une première incursion dans l’anthropologie de la consommation que j’ai développé ma recherche sur les fromages fins. En effet, financée par le programme « recherche innovante » du FQRSC (2007-2008), j’ai d’abord mené une recherche participative avec de jeunes étudiantes et étudiants du secondaire résidant à Québec ainsi qu’à Salvatierra et à San Luis de la Paz, dans l’État de Guanajuato, au Mexique. Nous avons documenté ensemble les transformations des pratiques quotidiennes de consommation alimentaires, vestimentaires et de loisir vécues par les membres de trois générations, en milieu rural et urbain. Chantal Dutrisac, étudiante au baccalauréat et Eric Champoux, étudiant gradué, ont fortement contribué au succès de cette recherche.

J’ai collaboré, dans le cadre d’un second volet du même projet, à une évaluation des initiatives mises en place par l’organisation communautaire CEDESA (Centro de Desarrollo Agropecuario), localisée dans la ville de Dolores Hidalgo, au Guanajuato, pour mettre en place des filières d’approvisionnement de proximité qui permettraient à la petite paysannerie régionale d’écouler les surplus de leurs activités d’autosubsistance sur le marché urbain régional.

Dans le cadre des activités du CRIDES, j’ai également dirigé, en 2007-2009, une recherche prenant pour objet les réseaux d’échange de proximité québécois. S’agissant, encore une fois, d’une recherche partenariale, l’objectif était d’évaluer les retombées économiques et sociales de ces marchés alternatifs. J’avais déjà effectué, en 2001-2002, un premier inventaire des systèmes d’échange de proximité québécois ainsi que trois études de cas dans différentes régions du Québec: la Ruche, initiative du centre femmes de Cap-à-l’Aigle, le barter club du Projet Genèse à Montréal ainsi que le Jardin d’Échange Universel (J.E.U) des Cantons de l’Est. Cette première étude avait été réalisée avec l’aide de deux auxiliaires de recherche, Etienne Carbonneau et Joëlle Gauvin-Racine et en mobilisant une méthodologie essentiellement qualitative basée sur des études de cas. Au cours des années qui ont suivi, plusieurs autres initiatives ont vu le jour dans différentes régions du Québec. Six ans plus tard, j’ai choisi de mener une enquête par questionnaire afin de rejoindre un plus grand nombre d’adhérents. Geneviève Olivier d’Avignon et Eduardo Gonzalez Castillo m’assistèrent dans cette tâche. En l’occurrence, quelque 390 questionnaires, issus de membres appartenant à douze réseaux d’échange différents, nous furent retournés. Des portraits des trois réseaux comptant le plus de membres ont été produits dans le cadre de cette recherche, qui devrait déboucher sur plusieurs publications dans les mois et les années à venir. 

 Familles et stratégies résidentielles : la cohabitation intergénérationnelle

Dans le domaine de la parenté et de la famille, et en milieu urbain cette fois, j’ai réalisé récemment, au printemps 2010, le suivi d’une première recherche (2002-2003, subvention de la SCHL) qui avait consisté à rencontrer les membres de 34 ménages ayant vécu une expérience de cohabitation intergénérationnelle en logements contigus. Marie-Ève Samson, étudiante au baccalauréat en anthropologie, a collaboré à ce projet. Les nouvelles données ainsi recueillies ont permis de constater qu’un tel arrangement résidentiel pouvait durer dans le temps puisqu’il comporte plusieurs avantages pour les membres des deux ménages impliqués. Il est fort difficile de savoir combien de familles sont concernées par cette stratégie résidentielle considérée comme marginale bien que tout le monde semble connaître, dans son entourage, au moins une personne impliquée dans ce genre d’arrangement! Il reste bien des recherches à faire pour explorer davantage ces dynamiques sociales et familiales hors norme dans la modernité avancée. 

Dans les années à venir, je compte ainsi continuer à m’investir dans la recherche de proximité, en prenant les terroirs ruraux et les quartiers de banlieue québécois comme terrain, d’autant plus que je suis maintenant associée au Groupe interdisciplinaire de recherche sur les banlieues (GIRBa), dont les objectifs de connaissance des dynamiques sociales ayant cours dans les villes contemporaines et de recherche de scénarios d’aménagement durable pour le territoire métropolitain de la Ville de Québec rejoignent mes intérêts et mes préoccupations actuelles.