Recherche des professeurs

Raymond Massé

Comme c’est le cas pour plusieurs collègues de notre département, mais aussi pour plusieurs anthropologues contemporains, mes intérêts de recherche recouvrent plusieurs problématiques. Tout en ayant gardé le cap au cours des trois dernières décennies sur des thèmes liés aux rapports entre culture, société et santé, je consacre une attention particulière au champ de la santé mentale et de la santé publique et ce tant sur des terrains antillais (Martinique, Sainte-Lucie) que québécois. Au cours de la dernière décennie, j’ai ajouté une préoccupation transversale à ces problématiques et à ces terrains pour les enjeux éthiques liés à la prévention et à la promotion de la santé. Dans les lignes qui suivent, je présenterai sommairement les recherches menées aux Antilles autour des facteurs influant sur la santé mentale de même que mes activités de recherche liées aux enjeux éthiques de la santé publique. Je référerai à des recherches ayant conduit à la publication d’un ouvrage collectif portant sur les enjeux éthiques et politiques liés aux approches dites de «réduction des méfaits» en santé publique. Enfin, j’aborderai le champ de recherche qui m’intéresse particulièrement aujourd’hui soit celui de l’anthropologie de la morale et de l’éthique.

DÉTRESSE CRÉOLE

Mon intérêt pour les Antilles, en particulier les Antilles françaises remonte au milieu des années 1970 alors qu’étudiant, je m’intéressais à l’expansion des Églises nouvelles «protestantes» d’origine américaine. Le questionnement portait alors particulièrement sur les impacts sociaux et culturels de leur développement en milieu créole. A partir de 1995 et jusqu’à aujourd’hui toutefois, une série de projets de recherche m’ont amené à creuser plus à fond les rapports entre la souffrance psychique, le nouveau contexte post (ou néo)colonial, le nouveau paysage religieux et la culture créole. Un ouvrage paru en 2008 fait le point sur une partie du matériel recueilli au cours gré de mes terrains, mais aussi des terrains réalisés par plusieurs étudiants du département dans le cadre de ces projets subventionnés. Des exemples de questions abordées sont : la détresse psychologique est-elle universelle ou contextuelle? S’exprime-t-elle à travers les mêmes symptômes et donne-t-elle lieu aux mêmes interprétations et aux mêmes explications populaires d’une culture à une autre? De quelles façons la culture locale martiniquaise influe-t-elle sur la nature et l’expérience vécue des épisodes de souffrances psychiques ? Quel rôle particulier joue la religion dans la gestion de la souffrance psychique ? La réponse à ces questions m’amènent à conclure que la détresse martiniquaise est bien une détresse créole. Intimement liée à la souffrance sociale qui lui sert d’assises, elle est modelée autant par le passé colonial que par le contexte postcolonial d’aujourd’hui.

Deux chantiers de recherche sont toujours ouverts et demanderont à être explorés plus en profondeur dans les années à venir. Un premier chantier s’efforce de retracer l’influence de facteurs structurels (économique, politique et culturel) sur les conditions concrètes d’existence qui déstabilisent les individus les plus vulnérables. Les mouvements sociaux de l’hiver 2009, puis les référendums de janvier 2010 sur l’autonomie politique de la Martinique confirment le poids de ces facteurs structurels profondément enracinés autant dans un passé colonial que dans les ratés d’une autonomie postcoloniale. Un second chantier étudie la détresse comme langage créole de la souffrance. Le regard se porte alors sur les idiomes locaux à travers lesquels l’Antillais identifie, exprime et explique sa détresse. Dépendance économique, débats sur l’autonomie politique, croyances magico-religieuses et quête de reconnaissance s’entrechoquent dans cette ethnoépidémiologie de la détresse psychologique dont l’objectif est de concilier analyses politique, économique et culturelle des causes de la souffrance sociale et psychique.

Au-delà de la thématique santé, je m’intéresse aussi à une anthropologie de la morale et de l’éthique. Dans le cadre des terrains antillais, le dernier projet de recherche s’intéressait à la construction socioculturelle antillaise de la notion de responsabilité. Une étudiante du département (Marie Meudec) travaille actuellement à une thèse portant sur ce thème en lien avec l’Obeah (sorcellerie) à Sainte-Lucie. Je travaille pour ma part à un ouvrage qui traitera de l’ethnoéthique de la responsabilité aux Antilles françaises et anglaises dans la foulée du cadre théorique proposé dans le dernier numéro de Anthropologie et Société (2009, vol. 33, #3) et qui définit les frontières d’une anthropologie de la morale et d’une anthropologie de l’éthique.

ÉTHIQUE ET ANTHROPOLOGIE DE LA SANTÉ PUBLIQUE

Du côté québécois, je m’intéresse depuis trois décennies aux rapports entre culture, société et prévention/promotion de la santé. Un premier projet de recherche mené au début des années 2000 avait conduit à un ouvrage exposant les enjeux éthiques soulevés par les interventions préventives (Éthique et santé publique, PUL).

L’objectif de ce projet était de faire le point avec les professionnels de la santé publique sur les conflits de valeurs dont ils étaient témoins à travers la mise en œuvre de programmes de prévention et ce, dans les diverses régions du Québec. Plusieurs étudiants du département d’anthropologie ont alors été impliqués dans cette recherche. Depuis, ce champ de recherche n’a cessé de se développer au Québec, mais aussi au niveau international. C’est dans la continuité de cette première recherche que je dirige depuis 2009 un réseau stratégique en éthique et santé publique (à l’intérieur du Réseau de recherche en santé des populations du Québec). L’objectif de ce réseau de chercheurs est de favoriser les maillages et les complémentarités entre chercheurs isolées tout en stimulant la recherche sur l’éthique de la santé publique. Un accent est tout particulièrement placé sur la formation d’étudiants gradués intéressés à développer une expertise sur ces questions. 

Au cours des dernières décennies, dans ses efforts pour lutter contre les comportements à risque pour la santé des citoyens, la santé publique a élargi son éventail d’interventions. La lutte inconditionnelle aux pratiques et aux habitudes de vie délétères à la santé cohabite désormais avec une approche plus tolérante qui vise, avec pragmatisme et humanisme, la réduction des risques et des méfaits, plutôt que l’élimination de ces pratiques. L’approche, initialement mise en œuvre dans le champ de la toxicomanie, s’étend aujourd’hui largement à d’autres domaines tels ceux de la violence conjugale et des mutilations sexuelles. Quels critères faut-il retenir pour définir les pourtours de cette approche ? Comment a-t-elle été institutionnalisée ? Avec quelles conséquences ? Quels en sont les fondements et les limites éthiques ? Quelles sont les interactions entre les enjeux sociaux et politiques de son développement dans l’histoire des politiques de santé au Québec et ailleurs dans le monde ? Les auteurs de cet ouvrage font le point sur l’état de ces questions et ouvrent de nouveaux horizons.

Ce coup d’œil à mes activités de recherche confirme l’importance des liens entre culture et santé comme fil conducteur. Toutefois, signe des temps peut-être, mon intérêt «transversal» pour l’éthique de la santé, en particulier pour une ethnoéthique de la santé publique, s’est mué progressivement en thème central de recherche. Ces réflexions sur les enjeux moraux et éthiques liés aux pratiques de santé publique m’ont ainsi conduit à vouloir approfondir les contributions de la discipline à la morale et à l’éthique. L’ouvrage suivant rend compte de cette analyse.

Depuis le début du xxe siècle, forte de ses expertises de terrain, l’anthropologie a œuvré à promouvoir une meilleure communication entre des sociétés porteuses de compétences morales et éthiques différentes. Mais, bien qu’elle soit outillée d’un relativisme méthodologique qui impose autant une ouverture à l’autre qu’un recul critique face à nous, a-t-elle contribué à mieux comprendre les enjeux moraux et éthiques dans les mondes moraux contemporains ? Si oui, de quelles façons ? Dans quelles sphères des rapports sociaux ? Tout en reconnaissant les inévitables recoupements entre ces deux concepts, le pari relevé ici est de dresser un portrait d’une anthropologie classique de la morale et d’une anthropologie de l’éthique. L’ouvrage répondra alors à d’autres questions. Quels sont leurs concepts et cadres méthodologiques respectifs ? Quels sont les lieux où l’on pourra les observer et les analyser ? Sans prétendre à un historique de la discipline et tout en insistant sur les développements récents, cet ouvrage rendra justice aux contributions de plusieurs des pionniers d’une anthropologie de la morale et de l’éthique. Alors que la première a mis l’accent sur la description et la comparaison des " systèmes " locaux de normes et de valeurs, la seconde recentre ses analyses sur le positionnement critique d’un sujet éthique devant gérer sa position et son statut moral. Mais alors, faut-il réduire la morale aux codes moraux collectifs et l’éthique à la liberté d’un sujet réflexif ? De quelles façons l’individu, dans toutes les sociétés, réussit-il à concilier liberté et soumission aux codes moraux ? Au bilan, en plus d’amorcer une réponse à ces diverses questions, l’ouvrage examinera les contributions de l’anthropologie à une redéfinition du relativisme moral et des conditions de la promotion de la tolérance.