Recherche des professeurs

Isabelle Henrion-Dourcy
Comment 1 devient…1 + 1

Mes recherches se déploient actuellement dans deux directions :

  1. la poursuite des recherches antérieures sur les arts du spectacle tibétains. Ces pratiques, que l’on pourrait qualifier de « traditionnelles » connaissent en effet une évolution importante depuis trois ans, en Chine comme dans les communautés tibétaines de l’exil en Asie et en Occident


  2. l’ouverture de nouvelles réflexions sur la télévision (en langue tibétaine), objet culturel particulièrement fascinant qui, par certains aspects, tient un rôle social équivalent à celui que tenait le théâtre dans les sociétés himalayennes traditionnelles.

A la base, une interrogation unique : quel rôle précis la culture expressive (c’est-à-dire, au sens large : le théâtre, la musique, les productions culturelles diffusées à la télévision, la radio ou sur internet) joue-t-elle dans l’élaboration, le maintien et la transformation des identités culturelles locales? Quels sont ses rapports avec le champ politique et avec l’État, qui les encadre ou non ? Quelle est l’importance relative des réseaux transnationaux qui président aujourd'hui à sa production ? Le fait que cette interrogation, sur laquelle je travaille depuis plus de quinze ans, se subdivise aujourd'hui dans deux recherches complémentaires ne fait que refléter la nature très mouvante du « terrain » des anthropologues, surtout s’il s’agit du domaine chinois ou indien : d’intenses bouleversements y ont lieu en continu depuis plus de soixante ans, initiés par une série de mutations tant internes (politiques, principalement) qu’externes (attribuées à cette « globalisation » que l’on peine tant à écrire au singulier). Il s’agit donc de s’adapter… Mes réflexions naviguent donc dans un monde rempli de contradictions et d’anachronismes, entre un ensemble de « traditions » qui perdurent ou se transforment lentement, et un ensemble « d’hyper-modernités » qui bousculent les repères à une vitesse vertigineuse. Les nomades tibétains de Chine, par exemple, laissés totalement à la marge de l’opulence des villes sur leur plateau désertique, sont équipés de téléphones cellulaires et regardent la télévision satellite nationale et internationale grâce à des générateurs électriques… Quel impact ces nouveaux moyens de communication ont-ils sur leur imaginaire, sur leur identité, sur les représentations qu’ils se font de leur place dans le devenir collectif de leur région ?

 
Chemin 1 : Anthropologie de l’art Comprendre les processus de marchandisation et de patrimonialisation qui affectent les arts du spectacle tibétains

L’ache lhamo, le théâtre traditionnel tibétain que j’ai longuement étudié, était l’un des théâtres d’Asie les moins bien connus jusqu’à très récemment. Cela change très vite depuis octobre 2009, c’est-à-dire depuis son inscription au patrimoine intangible de l’humanité de l’UNESCO. Qu’est-ce que cela veut dire qu’une « culture » (vivante) devienne tout à coup un patrimoine, un héritage, et cela dans le contexte très chargé des relations entre l’État chinois et l’une de ses minorités les plus problématiques ? Comment interpréter le fait que plus du quart des nouvelles proclamations à l’UNESCO soient chinoises ? A qui appartient l’héritage qui doit être préservé ? Qui a l’autorité pour le préserver, et avec quels objectifs ce processus est-il mis en marche?  Quel impact cette reconnaissance aura-t-elle sur les sentiments des Tibétains, sur la vie des artistes, sur les formes esthétiques représentées, ou sur les réseaux économiques et sociaux qui soutiennent ce théâtre ? La Chine n’a pas attendu l’UNESCO pour proclamer et classifier ses patrimoines régionaux, surtout ceux de ses minorités ethniques. Diverses formes d’art de nationalités minoritaires sont ainsi patrimonialisées depuis 2006 dans diverses commissions nationales et régionales.

 

A l’été 2008, je suis allée faire une enquête de terrain exploratoire à Taiwan, où se donne à voir un théâtre populaire et traditionnel assez comparable au théâtre tibétain, le gezaixi. J’en ai aussi profité pour consolider mon apprentissage de la langue chinoise. J’ai pu observer comment une forme populaire de culture s’imbriquait dans le mode de vie ultra-moderne des habitants de Taipei, qui juxtaposent joyeusement traditions et modernités dans un patchwork étonnant. Deux étudiants de maîtrise, André Girgis  et Amélie Keyser-Verreault se sont impliqués depuis dans cette problématique générale et j’encadre à présent leurs recherches sur le hip-hop, la musique traditionnelle et la globalisation, ou sur le qigong, les techniques du corps et les nouvelles religions. 

Dans un autre registre, j’explore aussi les processus de fabrication et de marchandisation des masques issus des arts scéniques tibétains. Ces recherches s’inscrivent dans un projet collectif auquel je participe depuis 2008, coordonné par Gisèle Krauskopff à Paris (Projet ANR « Himalart – Objets d'art himalayens : création, circulation, innovation. De la fabrication au marché et aux collections », CNRS – UMR 7535). Après avoir inventorié les divers types de masques et leurs fonctions dans plusieurs traditions scéniques, j’ai interrogé les maîtres artisans qui les ont fabriqués . Plusieurs de ces masques ont une vie propre après leur fabrication, et sont considérés comme des divinités à part entière. Quel est dès los leur statut une fois que ces artéfacts atteignent le marché des « arts tribaux » dont sont friandes les galeries occidentales?

 

 

 

 
Chemin 2 : Anthropologie des médias Comprendre l’impact des médias transnationaux en langue tibétaine sur les communautés de l’exil

Depuis le printemps 2008, j'ai amorcé  une nouvelle voie de recherche: l'exploration de l’impact relatif de la télévision (avec un focus sur les chaînes en langue tibétaine) sur l'imaginaire culturel des communautés tibétophones. Dans un premier temps, je me suis restreinte à deux téléséries à caractère historique diffusées en Chine dont je possédais l’intégrale en VCD et regardées « partout » (par les Tibétains de Chine, d’Inde, des USA et…du Canada), mais les difficultés d’accès pour les observations m’ont fait privilégier un redéploiement des recherches en exil. Cela a été l’objet d’une enquête préliminaire en Inde de six semaines durant l’été 2009, à Dharamsala, le chef lieu des Tibétains de l’exil. La particularité de la télévision en tibétain par satellite est qu’elle est produite et consommée de manière transnationale. Les chaînes émettent à Washington (Voice of America), Dharamsala et USA conjointement (Tibetan Online TV), ou en Chine (trois chaînes tibétophones diffusées depuis Lhasa, Xining ou Chengdu, plus plusieurs chaînes en chinois et en anglais depuis Pékin et Hong Kong). Les contenus sont bien sûr adaptés selon des lignes politiques de chacune de ces chaînes, et le public de Dharamsala et du Canada est ventilé en conséquence. . Qui regarde quelle chaîne, et pourquoi ? Les clivages entre Tibétains du Tibet et Tibétains de l’exil sont-ils exacerbés par ces productions ? Ces productions aériennes remettent-elles en question les frontières nationales qu’elles traversent ? Je suis épaulée dans cette recherche par Maud Morin, étudiante au doctorat, qui couvre le volet canadien de la consommation, par la diaspora de Toronto (4000 Tibétains) de ces médias transnationaux, qu’il s’agisse de productions télévisuelles ou de musique pop (avec des video clips). Nous réalisons un inventaire de ces productions culturelles et observons comment elles circulent et sont reçues par les communautés locales. Cette recherche n’en est qu’à ses débuts et promet déjà un foisonnement d’interrogations passionnantes.

 

 

 

 
Ses publications récentes
  •  (à paraître): « Star TV’s Himalayan mediations: A preliminary study of the impact of transnational TV reception in Dharamsala », Revue d’Etudes tibétaines (en ligne, fin 2010).
  • (à paraître) : « Dadön » et « Yungchen Lhamo », in Antoinette Fouque, Béatrice Didier, Mireille Calle-Gruber, éds., Dictionnaire des créatrices. Paris : Éditions des femmes [biographie des deux artistes tibétaines les plus importantes]
  • (à paraître) : « Folk Dance and Performance », in Jonathan H.X. Lee & Kathleen Nadeau, eds., Encyclopedia of Asian Pacific American Folklore [Section:  Tibetans in America]. Santa Barbara : Greenwood Press.
  • (à paraître) : « Le théâtre tibétain ache lhamo : Un contenu d'héritage indien dans des formes d'héritage chinois ? », in Hélène Bouvier-Smith & Gérard Toffin, éds., Théâtres d’Asie à l’œuvre : circulation, expression, politique. N° spécial du Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient.