Événements

Hommage à Lévi-Strauss

Suite au décès, en novembre, de cet éminent anthropologue français dont l'influence a été considérable dans le monde, cette page est ouverte aux anthropologues d'ici qui ont été imprégnés par la pensée foisonnante de Claude Lévi-Strauss. Nous publions d'abord un court sommaire de la vie et de l'oeuvre de Lévi-Strauss, les témoignages écrits par des professeurs actuels ou anciens du département suivent.

______________________________________________

Résumé de la vie et de l'oeuvre de Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-StraussSource : La Presse canadienne, 4 novembre 2009

Claude Lévi-Strauss s'est éteint, à quelques jours de son 101e anniversaire. L'auteur de Tristes tropiques avait consacré sa vie à l'étude des peuples dits «primitifs», aux symboles et aux structures de groupe. Considéré comme le père de l'anthropologie moderne, il était l'un des intellectuels les plus influents du XXe siècle.

Son décès a été annoncé mardi par l'Académie française, dont il était membre et qui lui rendra hommage jeudi, et l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). D'après son éditeur Plon, il serait mort samedi.

Claude Lévi-Strauss est né le 28 novembre 1908 à Bruxelles, de parents français, d'origine juive alsacienne. Son père, portraitiste, fut ruiné par l'avènement de la photographie. Après des études secondaires au lycée Janson de Sailly à Paris et une licence en droit, Claude Lévi-Strauss obtient une agrégation de philosophie à la Sorbonne en 1931.

Claude Lévi-Strauss au Brésil dans les années 1930Il enseigne deux ans aux lycées de Mont-de-Marsan et de Laon, puis est nommé membre de la mission universitaire au Brésil. De 1935 à 1939, il met sur pied et dirige plusieurs missions ethnographiques dans le Mato Grosso et en Amazonie. C'est son premier contact avec des tribus dites «primitives». Il passe de longs mois avec les Caduveo, les Tupi-Kawahib, les Kaingang, les Bororo et les Nambikwara.

Mobilisé en 1939, il quitte la France à cause des lois anti-juives et réussit à se rendre aux États-Unis en 1941, en s'échappant sur un paquebot où il voyage avec André Breton et Victor Serge. Il enseigne quelque temps à la New School For Social Research de New York et participe à la fondation de l'Ecole libre des hautes études de New York, dont il devient le secrétaire général. Engagé volontaire dans les Forces françaises libres, il est affecté à la mission scientifique française de Washington.

Rappelé en France, en 1944, par le ministère des Affaires étrangères, il retourne aux États-Unis la paix revenue pour y occuper les fonctions de conseiller culturel auprès de l'ambassade mais donne finalement sa démission en 1948 pour se consacrer à son travail scientifique. Il publie cette année-là La Vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara et soutient sa thèse sur Les Structures élémentaires de la parenté, publiée en 1949.

Rentré en France en 1949, il devient maître de recherches au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), puis sous-directeur du musée de l'Homme, et ensuite directeur d'études à l'École pratique des hautes études, dans la chaire de Marcel Mauss, rebaptisée «chaire des religions comparées des peuples sans écriture». En 1955, il publie Tristes Tropiques, récit de voyages qui bouleverse la pensée occidentale et lui apporte la célébrité.

Claude Lévi-Strauss est nommé professeur au Collège de France, chaire d'anthropologie sociale, en 1959, et occupe ce poste jusqu'à sa retraite en 1982. Il y fonde le laboratoire d'anthropologie sociale et la revue L'Homme.

À cette époque, il publie Le Totémisme aujourd'hui (1962), les deux tomes de l'Anthropologie structurale (1958 et 1973), La Pensée sauvage (1962) et les quatre tomes des Mythologiques (Le Cru et le Cuit, Du miel aux cendres, L'Origine des manières de table, et L'Homme nu), de 1964 à 1971. Après 1982, il continue de publier de nombreux ouvrages, parmi lesquels Des symboles et leurs doubles (1989), et Regarder Écouter Lire (1993).

Claude Lévi-StraussClaude Lévi-Strauss, anthropologue méfiant envers les philosophes, excepté Montaigne et Rousseau dont il se réclame constamment, accomplit un travail transdisciplinaire. Il est l'un des pères du structuralisme, dont l'influence rayonne durablement dans les sciences humaines, en littérature et en psychanalyse.

Il élabore une théorie globale des interactions entre le symbolique, le corps et le groupe avant d'étudier la pensée sauvage, à l'œuvre dans les systèmes logiques et classificatoires des peuples autochtones et des sociétés occidentales, et dans le vaste ensemble des mythes des indiens d'Amérique du Sud et du Nord.

Claude Lévi-Strauss a bâti son travail en opposition à la vision ethnocentrique des civilisations véhiculée par la philosophie marxiste de l'histoire, et combattu vigoureusement l'idée selon laquelle les sociétés primitives auraient plus à voir avec la nature qu'avec la culture.

En évoquant «la difficulté croissante de vivre ensemble», l'anthropologue a anticipé la montée du péril écologique. La pression de la population exerce des ravages sur la biodiversité. Et peut-être la pression démographique pousse-t-elle l'humanité «à se haïr elle-même», ajoutait-il.

Il avait été élu à l'Académie française au 29e fauteuil, celui d'Henry de Montherlant, le 24 mai 1973. Il en est actuellement le doyen d'âge.

Grand-croix de la Légion d'honneur et commandeur de l'ordre national du Mérite, couvert d'honneurs, Claude Lévi-Strauss avait été fait docteur honoris causa d'une quinzaine d'universités dont Yale et Harvard, et avait reçu la quasi-totalité des récompenses scientifiques, notamment la médaille d'or du CNRS et le prix Erasme.

Dans ses derniers livres, il s'était concentré sur les logiques esthétiques amérindiennes et occidentales et avait poursuivi une œuvre morale commencée dès le début de son travail, attachée à la protection des différences, des espèces naturelles et de la diversité du monde. Son centième anniversaire avait été l'occasion d'une série de manifestations à la fin de l'année dernière notamment au musée du Quai Branly.

Pour voir la nouvelle sur d'autres sites :

__________________________________________________________

« PALMES! ET LA DOUCEUR D'UNE VIEILLESSE DES RACINES » (Saint-John Perse, « Éloges »)

Par Pierre Maranda, Département d’anthropologie, Université Laval, Québec

Texte légèrement remanié d’un original paru dans PAGE DES LIBRAIRES, Paris, mai 2008.

Enracinées profondément dans les sols millénaires de ces sociétés humaines qu’elles amènent jusqu’à nous, les œuvres de Claude Lévi-Strauss font effet de palmes lumineuses dans notre univers assombri par bien des dénaturations. Que restera-t-il de ses contributions qui ont déjà eu tant d’impact sur les façons de penser de nos contemporains ? Qu’en retiendront les générations futures ? Leur auteur aura eu un siècle en novembre 2008 ; ses ouvrages perpétueront-ils sa présence au cours des cent prochaines années, et au-delà ? Passant sommairement en revue l’œuvre lévi-straussien, je voudrais tenter de répondre à cette question, en rappelant d’abord le privilège d’avoir Claude comme ami – j’en ai fait état il y a quelques années dans un texte, « Une fervente amitié », publié dans le numéro des Cahiers de l’Herne qui lui a été consacré en 2004.

Nos premiers contacts, épistolaires, remontent à la fin des années 1950. Je venais de découvrir Anthropologie structurale. À Harvard, mes professeurs m’avaient dit : « Lévi-Strauss, that’s where it’s at ! » – fait intéressant, de jeunes collègues ont utilisé la même expression dans de récents colloques internationaux, ajoutant : « Structuralism is back ! »

Deux chapitres de ce livre me fascinèrent : « L’analyse structurale en linguistique et en anthropologie » et « La structure des mythes ». Le premier de ces deux textes fondateurs formule le concept d’« élément de parenté » – l’atome des relations humaines. J’enchaînai par la lecture, concentrée en dix jours, de Les Structures élémentaires de la parenté. Ces lectures m’inspirèrent un long article, « Note sur l’élément de parenté ». Je le soumis à Claude, alors directeur de L’Homme, revue d’anthropologie dont il était aussi l’un des fondateurs. Il me répondit que, modestie éditoriale oblige, il ne pouvait publier un texte où son nom apparaissait plusieurs fois par page. Je me rabattis donc sur la revue Anthropos qui publia mon essai en 1963. Quant à « La structure des mythes » (chapitre 11 de l’ouvrage), deux de ses axes structurant m’interpellèrent. D’une part l’énigmatique « formule canonique » pour l’analyse des mythes et, de l’autre, l’ouverture sur le traitement informatisé de ce type de corpus. Ayant communiqué à Claude des résultats des travaux que j’effectuais sur ces deux fronts, il me répondit : « Enfin, je ne travaille plus seul ». Et de nous entretenir longuement à Paris, chez les Lévi-Strauss, rue des Marronniers, et au laboratoire d’anthropologie sociale que Claude avait fondé avenue Kléber. Cet accueil chaleureux suscita une vive surprise à Oxford où E.E. Evans-Pritchard et Rodney Needham m’avaient dit quelque temps auparavant : « Vous allez faire le pied-de-grue au bas de son escalier, espérant apercevoir le Maître ? »

Nos contacts se poursuivirent. Au retour d’un premier terrain de deux ans chez les Lau de Malaita, aux îles Salomon (1), Claude me proposa un poste de directeur d’études associé à la Sixième Section de l’École Pratique des Hautes Études (devenue l’École des Hautes Études en Sciences Sociales). J’acceptai volontiers. Rentré au Canada, je devins professeur d’anthropologie à l’University of British Columbia, à Vancouver. Claude nous fit l’honneur d’accepter les deux invitations que je lui adressai, en 1973 et 1974. Nos rencontres avec des Amérindiens de la côte du Pacifique lui donnèrent l’occasion de reprendre avec eux certains des thèmes de L’Homme nu, le dernier tome des Mythologiques, qui porte précisément sur les mythes de cette aire culturelle. Claude et moi échangeâmes un regard ravi – « Palmes ! » – lorsque, spontanément, au cours d’une longue conversation avec deux Salish – personnages de haut rang qui n’avaient jamais eu vent des Mythologiques –, usèrent de la métaphore du « cru » et du « cuit » pour expliciter leur conception de la différence entre « nature » et « culture », et expliquer le passage de l’une à l’autre.

J’abrège, et en viens à présent au brillant chapitre, « Hourglass Figures », que Claude écrivit pour le collectif que je dirigeai sur la « formule canonique » – développé dans The Double Twist : From Ethnography to Morphodynamics (University of Toronto Press, 2001).

À présent, voyons la conjecture énoncée d’entrée de jeu : quel « Regard éloigné » portera-t-on sur l’œuvre lévi-straussien ? D’abord, rétrospectivement, il faut rappeler – et ce dans un contexte beaucoup plus vaste que l’ethnologie – la parution en 1970 (M.I.T Press) du collectif Claude Lévi-Strauss : The Anthrpologist As Hero. Cette publication s’ajouta à celles, déjà très nombreuses, qui faisaient rayonner la pensée de Claude dans les sciences humaines et la philosophie. D’ailleurs il avait alors atteint un statut de figure mythique (échos inattendus) à travers des publications à grands tirages et dans des œuvres d’art. Quant aux premières, je me contente d’en mentionner deux : Passenger to Frankfurt, d’Agatha Christie, où elle dit comme allant de soi que Lévi-Strauss fait figure de prophète pour la jeunesse, et la bande dessinée Pilote (vers 1978), qui tient des propos à peu près semblables. Quant aux productions artistiques, on peut citer le poème de Robert Lowell, « Lévi-Strauss in London » et, du compositeur de musique électro-acoustique Luciano Berio, la Sinfonia pour huit voix et instruments (1968) dont un mouvement chanté met en musique des extraits importants de Le Cru et le cuit, premier tome des Mythologiques. À la même époque, la philosophe Suzan Sontag, exprimant sa grande admiration pour Lévi-Strauss, compara Anthropologie structurale à L’Année dernière à Marienbad. De son côté, l’intelligentsia new-yorkaise s’empara de La Pensée sauvage pour dénoncer la guerre que les Américains menaient au Vietnam. Enfin il faut souligner que le concept de bricolage développé dans ce même ouvrage, désormais fondamental depuis des décennies, fait toujours partie de l’outillage intellectuel en sciences humaines pour explorer et analyser le fonctionnement de l’esprit humain et des cultures dans lesquelles il s’inscrit.

Outre l’incontestable permanence de telles contributions, on peut encore recenser d’autres retombées de l’œuvre lévi-straussien en s’interrogeant sur ce qu’en retiendront les manuels d’ethnologie qui paraîtront en 2108. Et les ouvrages en sciences humaines en général ? Plus près de nous, qu’auront lu de ce travail les jeunes étudiants, devenus des anthropologues à la retraite dans cinquante ans, et quelle empreinte en garderont-ils ? Claude Lévi-Strauss aura-t-il inspiré leurs recherches de terrain comme il orienta les miennes aux îles Salomon ? Et dans quelle mesure aura-t-il fécondé leurs réflexions ethnologiques ?

Assurément, Tristes Tropiques demeurera un classique, une œuvre phare dont le lectorat déborde largement l’anthropologie. Quant aux ouvrages plus techniques, je m’écarte du contenu de l’édition de « La Pléiade », bien que Lévi-Strauss l’ait lui-même établi. Il y inclut ce qu’il appelle ses « petites » mythologiques, des livres certes fort riches mais qui ne fournissent qu’une modeste idée de l’ampleur de ses contributions. Par ailleurs, il ne retient de ses études magistrales sur la parenté que ce qu’on trouve dans Le Totémisme aujourd’hui et dans La Pensée sauvage.

Or il me semble que Les Structures élémentaires de la parenté et des Mythologiques portent en eux l’expression d’un impact plus profond. Dans Les Structures élémentaires de la parenté, la prohibition de l’inceste apparaît comme une prescription de s’ouvrir à l’autre et consolide la réciprocité. Dans certaines sociétés que l’on pourrait croire timorées, on joue serré en pratiquant l’« échange restreint » : si je donne un enfant né de mon sang à une autre famille, j’en recevrai un en échange ; et voilà le circuit qui se referme. Dans des sociétés plus audacieuses, on pratique l’« échange généralisé ». A donne un enfant à B qui en donne un à C qui en donne un à D qui en donne un à X qui, lui, en donne un à A. Les paiements versés aux « donneurs de conjoints » compensent le risque d’une rupture du cycle si le « preneur de conjoint » ne joue pas son rôle de relais dans le circuit. Mais une somme d’argent ou des objets de valeur ne peuvent en aucune manière compenser un défaut de participation aux échanges de personnes. Chaque partenaire ne peut jouer qu’en faisant confiance à l’autre. On établit par là un circuit beaucoup plus vaste que celui de l’échange restreint et cette stratégie génère des retombées politiques significatives.

Des Mythologiques, on retiendra l’immense appareil des systèmes de transformations. Pour la première fois, un travail de cette ampleur démontre comment des mythes, apparemment différents selon leurs contextes, répètent à satiété un message fondamental – on parlerait aujourd’hui d’une sorte de morphing – qui révèle entre eux une forte unité sous-jacente, en dépit de multiples variations de surface. N’a-t-on pas là une contribution plus significative, parce que plus approfondie, que celle du célèbre Golden Bough de James Frazer ?

Claude Lévi-Strauss occupera indubitablement une place majeure dans les manuels d’ethnologie du XXIIe siècle. Nos collègues encore à naître ne pourront ignorer un œuvre auquel ce volume de « La Pléiade » fournit un accès privilégié à un univers de palmes dont « la douceur [de la] vieillesse des racines » atteste la vivacité.

 

  1. Voyage au pays des Lau, Pierre Maranda, Paris : Cartouche, 2008.

Références

Hayes, E. Nelson and Tanya Hayes, Claude Lévi-Strauss : The Anthropologist as Hero, Cambridge, Mass. M.I.T Press, 1970.

Pierre Maranda, « Une Fervente Amitié », in Michel Izard (directeur), Claude Lévi-Strauss, Cahiers de l’Herne, Paris, 2004.



____________________________________________________________

DIRE NOTRE DEUIL. Claude Lévi-Strauss à l’Université Laval

Par Éric Schwimmer, professeur retraité du Département d'anthropologie de l'Université Laval

Ce titre n’est pas nouveau : il a paru comme titre d’un Document de recherche, préparé par Yvan Simonis, pour le Laboratoire de recherches anthropologique de l'université Laval. Ce document rassemble les discours de Claude Lévi-Strauss, ainsi que les débats et échanges entre Claude Lévi-Strauss et ses collègues, lors de sa visite à l’Université Laval en septembre 1979. Quand on le relit, ce qui m’y frappe surtout, c’est le sens de la proximité : le fait que, dans ce document, la communication ait été si facile avec le visiteur parisien éminent et que les hôtes nord-américains aient partagé avec lui, en plus de la langue française, un ordre de discours si semblable.

Notre département ne s’identifie jamais à une seule école d’anthropologie, mais donne un accueil chaleureux à toute école majeure provenant de la France. À l’interne, le département est hétérogène, les structuralistes strictes n’y étant qu’une minorité depuis toujours. Hors de Paris, surtout dans la francophonie, le rôle de Claude Lévi-Strauss, son rôle d’anthropologue, dépasse le courant structuraliste, et s’adresse directement à l’ambiguïté du statut de la discipline : le public redoute qu’elle ne soit tentée à plaider pour les cultures vaincues, victimes, méconnues, colonisées, donc à oublier la règle cardinale de l’objectivité inhérente au statut de savant. À cet égard, la relation avec Claude Lévi-Strauss a pu lever deux hypothèques : celle des préjugés racistes, car ce savant a toujours défendu l’idée de la nécessaire diversité des cultures et la mission de les protéger ; deuxièmement celle des apories méthodologiques, car ses recherches ont une grande réputation de rigueur épistémologique. Ces deux qualités, prises ensemble, ont auréolé Claude Lévi-Strauss d’une image de modèle à suivre dans nos luttes savante et nationale.

En plus de ce statut symbolique, des professeurs du département ont continué à enseigner et à reconnaître l’autorité des textes du recueil classique : Claude Lévi-Strauss : Œuvres, (Bibliothèque de la Pléiade, 2008). Ses livres plus théoriques ou plus spécialisés quant à eux ne sont pas cités souvent dans Anthropologie et sociétés. Le lectorat du maître ne se limite plus aux anthropologues, mais comprend de plus en plus de littéraires, d’esthéticiens, de philosophes, de la clientèle du symbolique, penchés sur la tâche de « lire Lévi-Strauss » (Vincent Debaene 2008 : Préface, dans Claude Lévi-Strauss, Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade : xviii-xli).

Quand on lit les collègues d’autres disciplines, on peut penser qu’ils veulent nous voler Claude Lévi-Strauss, qu’ils veulent prendre la relève de l’anthropologie, qu’ils veulent nous rendre inutiles face au clinquant de leur épistémologie, mais en étudiant toute la présentation, on trouve que les autres nous laissent le rôle qui nous convient le mieux : celui de partenaires égaux. La définition de notre statut vis-à-vis l’œuvre de Lévi-Strauss, dans la Préface de Debaene, est très claire, très utile et très nouvelle.

De mon côté, après avoir terminé ma maîtrise en Latin à l’université de Wellington, Nouvelle-Zélande, j’avouai à mon professeur que je m’occuperais de la même sorte de travail désormais, mais à propos des Mâoris de la Nouvelle-Zélande. Je n’avais jamais vu le stoïcisme de mon professeur si ébranlé : après tout ce que j’avais appris, comment se faisait-il que je ne pouvais trouver rien de meilleur à faire que de gribouiller les bafouillages de quelques barbares décadents. Car pour un professeur en langues classiques autour de 1950, l’anthropologie était tout cela. Selon Debaene (Préface aux Œuvres de Lévi-Strauss), un périple comme le mien serait plutôt allé dans le sens inverse, d’un projet limité et clair vers l’exploration interminable des mondes autochtones d’aujourd’hui. Debaene note : «Si le mythe d’Œdipe s’est imposé par la tragédie de Sophocle, rien d’équivalent n’existe, par exemple, pour la Genèse jivaro : on dispose de plusieurs versions. … Il faut renoncer à la fiction d’un point de vue depuis lequel on pourrait embrasser la totalité des logiques ou des systèmes symboliques. » (2008 : 18, 20)

En effet, selon Debaene, « l’anthropologue est aussi et d’abord un écrivain » (Ibid. p. xxiii). Tout en rejetant le rôle que Roland Barthes a attribué à l’« écrivant », l’écrivain - ethnographe peut se prévaloir des connaissances distinctes :

« Qui, à l’exception de l’ethnographe spécialiste de la côte nord-ouest de l’Amérique, pourra confirmer, démentir ou rectifier les hypothèses de Lévi-Strauss sur la circulation du masque swaihwé ? […] On observe ainsi une perméabilité de fait entre l’ordre de l’art et celui de la science. L’entrée d’une telle pensée dans la Bibliothèque de la Pléiade peut ainsi se lire comme la reconnaissance des effets de l’anthropologie sur la littérature. Cela peut s’entendre […] comme une redéfinition de la littérature comme collection d’expériences locales, […] une littérature des connaissances sensibles et singulières. » (Ibid. pp. xxvi - xxxi).

Debaene évite avec délicatesse de donner des leçons aux anthropologues, mais présente les leçons, reprises ci-dessus, à l’intention des littéraires, sous la forme où elles paraissent dans les Œuvres de Lévi-Strauss, notamment dans Tristes tropiques (1955 : chap. XIII). Celui-ci fait allusion aux correspondances, aux valeurs des voyelles, à d’autres subtilités des systèmes symboliques, connus des poètes, des peintres, des musiciens français du 19e siècle, dont l’observateur avisé trouvera des parallèles chez les autochtones du Brésil. Le texte de Lévi-Strauss adresse aussi des conseils aux ethnographes transmettant les découvertes faites au terrain :

« Le sociologue peut apporter son aide à cette élaboration d’un humanisme global et concret. Car les grandes manifestations de la vie sociale ont ceci de commun avec l’œuvre d’art qu’elles naissent au niveau de la vie inconsciente, parce qu’elles sont collectives dans le premier cas et bien qu’elles soient individuelles dans le second.

Ce n’est donc pas de façon métaphorique qu’on a le droit de comparer – comme on l’a si souvent fait – une ville à une symphonie ou à un poème ; ce sont des objets de même nature. Plus précieuse peut-être encore, la ville se situe au confluent de la nature et de l’artifice. Congrégation d’animaux qui renferment leur histoire biologique dans les limites et qui la modèlent au même temps de toutes leurs intentions d’êtres pensants, par sa genèse et par sa forme la ville relève simultanément de la procréation biologique, de l’évolution organique et de la création esthétique. Elle est à la fois objet de nature et sujet de culture ; individu et groupe ; vécue et rêvée : la chose humaine par excellence. ». (2008 : 111-2)

En regardant le dernier numéro d’Anthropologie et sociétés (Citoyennetés, 2009 33/2), il semblerait que les anthropologues québécois abordent déjà ces problèmes, « toujours à double sens », projetés par Claude Lévi-Strauss en 1955 mais restant désormais chez nous, presque comme une sorte d’héritage.

Date et heure
Jeudi 26 août 2010

Lieu