Nouvelles

Marie France Labrecque

1er mai 2009

Marie France Labrecque
« À la recherche du terrain perdu »
Potlatch, Avril 2008, pages 3-4
http://aeea.anthropologue.net/journal-potlach/2007-2008/  
Dernière parution
http://aeea.anthropologue.net/wp-content/uploads/2008/04/potlach_0708_no6_avril_web.pdf 

 

À LA RECHERCHE DU TERRAIN PERDU[1]

Il paraît que les étudiants en médecine à l’Université Laval manquent actuellement de cadavres pour se faire la main en chirurgie. En attendant, les pauvres, ils étudient l’anatomie dans leurs bouquins. Je frémis juste à penser que je pourrais un jour tomber entre leurs mains. C’est la même chose pour le social et en particulier pour l’anthropologie : pour devenir anthropologue, on ne peut pas juste lire des monographies et des articles, il faut faire du terrain, un terrain approfondi, un terrain anthropologique. À la différence des étudiants en médecine toutefois, les anthropologues ne seront jamais véritablement en déficit de terrain puisque la matière sociale est inépuisable. Le terrain perdu est d’une autre nature et il a trait au fait que l’anthropologie en contexte de globalisation est confrontée, d’une part, à ses contradictions internes et, d’autre part, au globalisme dans le milieu académique.

Une des contradictions internes auxquelles je veux faire référence est celle de la déconstruction systématique de la discipline à laquelle les anthropologues eux-mêmes se sont livrés depuis les années 1980. Alors que le terrain avait été au centre de la discipline depuis le début du XXe siècle, soudain il devenait suspect et les ouvrages auxquels ils donnaient lieu étaient des œuvres littéraires avant que d’être ethnologiques (Geslin 2006). C’est au moment même que nous nous livrions à cette auto-flagellation (l’expression est de Godelier – dans Geslin 2006) que les autres disciplines ont commencé à occuper le champ que nous avions laissé vacant. Cette négation de l’autorité de l’observateur anthropologue a contribué à donner à toute une foule d’autres observateurs (reporters, journalistes, paparazzi…) une plus grande autorité qu’auparavant (Mintz 2000 : 160).

Ce ne serait pas une mauvaise chose si ces autres disciplines pouvaient traiter de l’ensemble des dimensions du social et si elles pouvaient en traiter en profondeur. Cependant, il est une de ces dimensions qui est complètement laissée de côté, notamment par la science politique et le droit, et c’est la dimension ethnographique. Sans une attention renouvelée à cette dimension, nous laissons s’échapper les façons multiples par lesquelles les populations, les catégories de la population, et les individus s’approprient et vivent dans le quotidien les processus contradictoires décrits sur un plan structurel par les autres disciplines.

Mais il est un autre contexte dans lequel l’anthropologie a perdu du terrain et c’est celui non pas de la globalisation mais bien celui du globalisme. Selon Anna Tsing[2] (2000), par exemple, le globalisme se définit par trois caractéristiques : premièrement, son futurisme, qui suscite des projets qui, souvent, reposent sur la fiction ou le rêve; deuxièmement, il repose sur l’amalgame de projets qui, bien qu’ils soient basés sur des liens transnationaux, n’ont rien à voir les uns avec les autres (comme les corporations financières et la marche mondiale des femmes par exemple); finalement, une troisième caractéristique du globalisme est sa rhétorique même de circulation qui semble toucher tout le monde mais qui, en fait, touche une proportion infime de personnes. En gros, le globalisme consiste à prendre le concept de globalisation comme une réalité univoque comme le reflète l’expression LA globalisation alors qu’on devrait plutôt parler DES globalisations.

Par globalisme dans le milieu académique, je fais référence à la situation suivante. Depuis quelques années, dans toutes les universités, l’internationalisation des programmes est à l’ordre du jour et l’on ne peut que s’en réjouir. À première vue, cette situation n’enlève rien à l’anthropologie. C’est une bonne chose qu’un grand nombre d’étudiants aient la possibilité de se déplacer à l’étranger, d’acquérir une expérience dite interculturelle, de faire une ou des sessions dans une autre université, d’apprendre ou de perfectionner une deuxième, voire une troisième langue. 

Toutefois, l’internationalisation est parfois ambiguë sur le plan de la rhétorique; elle porte à faire un amalgame entre le séjour à l’étranger et le terrain, et aboutit finalement sur des diplômes portant une mention internationale plutôt « fictive » mais qui ouvrira des portes. Elle est fictive de deux façons : d’une part parce qu’il n’est pas nécessaire d’aller à l’étranger pour s’internationaliser lorsque l’on considère par exemple les flux caractéristiques des globalisations qui font que les choses, l’argent, les personnes et les idées circulent non pas surtout du sud au nord ou du nord au sud mais bien dans tous les sens. J’en sais quelque chose puisque mes recherches portent précisément sur la circulation du capital transnational qui suscite l’installation de maquiladoras dans divers points du monde dont le Mexique et qui, par son irresponsabilité sociale, laisse les conditions de vie des travailleurs et des travailleuses se dégrader au point de mettre leur vie même en danger. D’autre part, la mention internationale sur les diplômes est fictive aussi parce que bien souvent l’expérience internationale de ces étudiants se résume à vivre dans le même genre d’environnement que celui au point d’origine – de la famille ou du milieu d’accueil aux installations universitaires dans lesquelles ils étudient. Quant aux stages sur le terrain, ils sont en général effectués en dehors d’un contexte de recherche, équivalant ainsi  à une sorte de tourisme académique éclairé. Je n’ai rien contre ce genre de tourisme mais pas quand il prétend faire partie d’une formation universitaire.

Autrement dit, on est en plein dans l’illusion du globalisme. Cependant, même si c’est une illusion, ses effets sont réels et, à l’Université Laval, les programmes en anthropologie ont subi un net recul d’inscriptions particulièrement depuis la création de programmes comme le baccalauréat en études internationales et langues modernes. En effet, dans le sillage de la marchandisation de l’éducation, du fondamentalisme du marché et de la recherche de rentabilité, notre institution met ses différents programmes en compétition les uns avec les autres. 

Le baccalauréat en études internationales et langues modernes est un programme non départementalisé, c’est-à-dire non disciplinaire. Les étudiants inscrits dans ce programme continuent de suivre nos cours à la pièce alors que ceux-ci font partie d’un ensemble logique qui leur échappe complètement[3]. Autrement dit, le recours à l’anthropologie est nettement instrumentalisé. Il en résulte une conception fragmentée de ce que peut être l’anthropologie alors que les étudiants des autres programmes ne sont pas nécessairement exposés à la diversité des approches de la discipline. Cela est particulièrement contrariant dans le cas d’un programme de baccalauréat en anthropologie comme celui de l’Université Laval dont la logique est basée sur la formation à la recherche tel qu’en témoigne d’ailleurs le bloc de formation pratique qui se situe déjà au cœur de notre baccalauréat et que, par définition, les étudiants du bac international ne peuvent pas prendre. Autrement dit, ils ne sont pas exposés à la formation au terrain anthropologique.

Précisons ici ce que « terrain anthropologique » veut dire au juste; cette précision est d’autant plus importante que la place de l’ethnographie a changé considérablement ces dernières décennies  (Mintz 2000 : 170). Parmi les événements majeurs qui ont contribué à ce changement, on trouve le fait que les frontières entre les différentes sociétés sont de plus en plus vagues. Les défis du projet de connaissance prennent de nouvelles formes. De plus en plus, les observateurs observés (Mintz 2000 : 160) que nous sommes sont susceptibles d’être aspirés dans la spirale de l’affect déjà signalée par Favret-Saada (1990) il y a un certain temps. La nécessité même de la restitution des données, une préoccupation exceptionnelle il y a encore quelques décennies (Zonabend 1994) est aujourd’hui au cœur de la démarche.

Les changements récents dans la discipline viennent entre autres du fait que les écrits des ethnologues sont maintenant recyclés par les populations mêmes avec lesquelles nous travaillons (Zonabend 1994). Il s’agit de projets de connaissance et de terrains dans lesquels les anthropologues ont le devoir de témoigner de ce qu’endurent les populations ou les catégories de populations qu’ils observent, non pas en tant que porte-parole ou experts, mais bien en tant que citoyens qui peuvent intervenir à partir d’arguments politiques (Meillassoux 1996). Les sujets ne manquent d’ailleurs pas au temps de la mondialisation néolibérale. Ils vont de l’exploitation dans le domaine du travail, de la violence, du racisme et du sexisme à la recherche et l’appréciation des voies alternatives dans le domaine de la consommation, de la protection de l’environnement, des communications, du développement et j’en passe. On peut se demander si la formation étriquée que reçoivent certaines cohortes d’étudiant-es les rendra aptes à traiter de ces sujets.

En fait, le terrain ne désigne pas nécessairement des lieux qu’ils soient ici ou ailleurs, mais bien un projet de recherche, c’est à dire un ensemble cohérent d’idées et de pratiques que l’on peut identifier, observer et traquer dans des endroits donnés et à des moments précis (Lenclud 1986, Tsing 2000). Comme le dit Lenclud (1986 : 149) « ce n’est donc pas du côté de ce qu’elle aurait découvert qu’il faut chercher le consensus fondateur de l’identité anthropologique, mais du côté de ce qu’elle cherche et surtout dans quels terme elle le fait. Les anthropologues partagent ainsi la tradition problématique de la diversité des sociétés qu’ils sont seuls à interroger si délibérément ».

La formation en vue du terrain que nous, les professeurs, tentons de pratiquer consiste à partager nos connaissances avec des jeunes gens qui deviendront aptes à entreprendre des recherches sur le changement social et des actions au sein et en dehors du monde académique (Labrecque 2000). En d’autres termes, il ne s’agit pas que les étudiants fassent tout et n’importe quoi ou qu’ils ratissent la planète dans tous les sens, mais bien qu’ils se définissent un projet en continuité ou en rupture avec l’expérience de leurs professeurs, qu’ils le circonscrivent, qu’ils en identifient les dimensions les plus pertinentes en regard des interrogations de départ. Il ne s’agit pas pour les professeurs d’imposer des projets et des terrains, au contraire. Un coup d’œil aux sujets sur lesquels nos étudiants travaillent nous fait voir l’originalité, l’audace, la diversité, la générosité et la pertinence sociale des recherches étudiantes, toutes qualités qui dépassent souvent celles de leurs professeurs mais qui se développent dans l’ambiance de ce que Serge Genest (1985) appelait « la passion de l’échange ».

Cependant ce n’est pas dans un contexte où des cours en anthropologie ne seraient devenus que des plats d’un menu à la carte que nous pourrons continuer à remplir cette fonction sociale de formation à la recherche. De plus, dans ce contexte de marchandisation de l’éducation et de l’économie du savoir dans lequel notre institution met ses différents programmes en compétition les uns avec les autres, un des dangers qui guettent l’anthropologie, c’est celui qui consiste, d’une part, à ce que les compétiteurs véhiculent l’idée qu’un simple séjour à l’étranger constitue une expérience anthropologique, et d’autre part à ce que les anthropologues, dans un réflexe identitaire véhiculent l’idée que l’expérience anthropologique est nécessairement exotique. 

Ce qu’il faut à mon avis, c’est de remettre le terrain au centre de la formation en anthropologie. Il s’agit d’un terrain conçu non pas comme expérience exotique ou initiatique mais bien comme « projet ». Par contre, étant donné les changements dans le contexte de la mondialisation et de l’économie globale, il importe de revaloriser les techniques dont nous disposons déjà mais aussi de développer de nouvelles techniques. Cette double démarche nous permettra de suivre la circulation des personnes, des idées et des choses sur la planète tout en tenant compte de celles qui ne circulent pas (Mintz 2000 : 176). C’est, me semble-t-il, de cette façon que l’on pourra parler du terrain retrouvé.

Marie France Labrecque
Professeure titulaire
Département d’anthropologie
Université Laval
Québec, Qc

Références

  • Favret-Saada, Jeanne, 1990, Être affecté, Gradhiva, 8 : 3-9.
  • Genest, Serge, directeur, 1985, La passion de l'échange: terrains d'anthropologues du Québec, Chicoutimi: Gaëtan Morin éditeur.
  • Geslin, Philippe, 2006, Une expérience africaine. Entretien avec Maurice Godelier. ethnographiques.org, Numéro 10 - juin 2006 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/
    2006/Geslin.html (consulté le 20/02/2008).
  • Labrecque, Marie France, 2000, D’une certaine anthropologie et de quelques anthropologues. Anthropologica, Vol. XLII (1): 147-156.
  • Lenclud, Gérard, 1986, En être ou ne pas en être. L’anthropologie sociale et les sociétés complexes, L’Homme, 97-98, XXVI (1-2) : 143-153.
  • Meillassoux, Claude, s.d., Politique culturelle de la Banque mondiale. Stratégie de manipulation
  • Article en ligne : http://www.fastnet.ch/PAGE2/p2_pub_meillassoux.html
  • Mintz, Sidney W., 2000, Sow’s Ears and Silver Linings. A Backward Look at Ethnography. Current Anthropology, 41 (2) : 169-189.
  • Tsing, Anna, 2000, The Global Situation, Cultural Anthropology, 15 (3): 327-360.
  • Zonabend, Françoise, 1994, De l’objet et de sa restitution en anthropologie. Gradhiva 16, pp. 3-14.

[1] Communication à l’occasion du Salon de l’anthropologie 2008, de l’AAQ, Montréal, le 23 février 2008. Je remercie l’AAQ et particulièrement Alexandre Jobin-Lawler de m’avoir invitée à cet événement.

[2] Merci à Gopesa Paquette qui, dans un autre contexte, a attiré mon attention sur les travaux de cette auteure.

[3] Qu’il soit clair ici que mes critiques s’adressent au programme et à sa configuration; pas aux étudiant-es qui y sont inscrits.