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Jean Michaud
QUESTIONNER LE PASSÉ, DÉFENDRE L'AVENIR: MON TRAVAIL SUR LES HMONG VIETNAMIENS

Une passion qui m'anime concerne le présent et le futur de groupes de minoritaires montagnards du nord du Vietnam, avec lesquels je travaille depuis un bon moment. Mon projet considère l’influence des questions économiques sur la construction et le maintien de l’identité. Une identité que je vois dans le prisme de l’économie, et qui doit aussi être mesurée dans la durée. Car comme le suggère Maurice Godelier, pour saisir correctement les enjeux présents, il faut retracer les pratiques dans le temps, là où elles acquièrent un sens. J'explore donc depuis quelques années l’économie des Hmong de la région –  un groupe d'un million au Vietnam sur 4 millions d'individus en Asie –  pour reconnaître les stades au cours desquels elle s’est transformée jusqu’à sa forme actuelle, avec en tête l’objectif de repérer une logique de continuité identitaire.

J'observe en particulier les cas de groupes hmong des hautes vallées dans la province de Lào Cai – le Vieux Marché en mandarin du Yunnan – de part et d'autre du Sông Hông, le Fleuve Rouge, sur la frontière sino-vietnamienne. Il s’agit de bassins versants habités depuis deux siècles par d’importants groupes de Hmong qui s’y sont installés avec l’aval des seigneurs des zones de moyenne altitude (Tháï blancs à l’ouest, Tày et Nùng à l’est), qui les y avaient précédés de plusieurs siècles.

D’abord, pour comprendre ces conditions historiques et vérifier l’influence qu’elles ont aujourd’hui sur l’identité hmong, je tente de retracer l’histoire du peuplement et l’émergence d’une économie générale de la haute région ainsi que l’influence qu’a eue sur elle la présence coloniale française. Cette enquête doit ensuite aider à mesurer l’impact de l’implantation du système collectivisé socialiste, suivi depuis la fin des années 1980 par l’ouverture au libre marché. En lecture transversale, je fais un relevé des répercussions locales de l’inclusion administrative de la région à la colonie française puis à l’État révolutionnaire, ainsi que des effets sur ces hauteurs de l’immigration de paysans et de marchands kinh (on dit aussi Vit) venus des deltas surpeuplés au gré des mouvements migratoires des années 1960 encouragés par l'état socialiste.

On est en droit de se demander comment, face à pareils bouleversements de l’histoire, poussés en un siècle du féodalisme au colonialisme, puis au socialisme et, en 'marche arrière', à l’économie de marché, comment, donc, ces montagnards isolés, en majorité des groupes d'horticulteurs égalitaristes destinés par la logique de la croissance à une progression linéaire les arrachant au 'sous-développement' pour les faire accéder à la modernité, ont-ils pu survivre à ces retournements ? Peut-on supposer qu'être Hmong les aurait aidés à se maintenir et à s’ajuster en dépit de telles secousses ? Comment indigénisent-ils cette modernité? Lui résistent-ils, et si oui, comment?

 
La séquence historique plus fine

À leur point d’origine en Chine, aux 17e et 18e siècles, des paysans hmong connaissent l’adversité sous de multiples formes – famines, exploitation, révoltes, ethnocides – et rompent leurs liens résidentiels pour emmener leurs proches lignages à la recherche d’une vie meilleure. Ce faisant, ils pratiquent l’essartage itinérant comme procédé cultural compatible avec ce nomadisme. Ils se déplacent pendant un certain temps et sont finalement séduits par les forêts sous-peuplées des hauteurs du nord du Vietnam. Ces migrants exploitent alors la montagne avec l'aval des seigneurs du voisinage qui, y voyant leur intérêt, assignent aux nouveaux venus le rôle de fournisseurs de denrées spécialisées auxquelles ils ont un accès privilégié tant par l'altitude de leurs finages que par leur expertise de la forêt. Féodalité oblige, des prestations complémentaires et une ponction sous forme de taxes sont imposées. Admettant cet échange inégal, qui est le prix de leur nouvelle vie, ces maisonnées pionnières reconstruisent une économie domestique à dominante agricole. Avec un marché demandeur et grâce à un accès aux réseaux de distribution contrôlés par les seigneurs régionaux, ils s'investissent aussi dans la culture du pavot à opium, pour lequel la demande est décuplée par les stratégies mercantiles des occupants coloniaux – français, mais aussi anglais.

C'est vers la fin du 19e siècle que ces Hmong furent rejoints par le conquérant français s'emparant de l'Indochine, qui les extrait de leurs liens féodaux de dépendance au moyen d’une libéralisation économique, mais les maintient comme rouages économiques dans la 'mise en valeur' des ressources des montagnes et dans la garde de la frontière chinoise. Cette nouvelle donne dure quelques décennies, jusqu’à ce que les Communistes remplacent les agents coloniaux au tournant des années 1950. Ces montagnards sont alors sommés d’abandonner leurs pratiques économiques et sociales 'rétrogrades' et l'état les presse de 'rénover' leur façon de voir les choses et les hommes. Il est désormais obligatoire qu’ils intègrent un système coopératif au sein d’un régime socialiste et industriel.

Trente ans encore, puis au début des années 1980, les voilà autorisés à s’adonner à ce qui, hier, était motif d’anathème : la poursuite du profit individuel au moyen du commerce sur le marché libéralisé. Malheureusement, il leur est également imposé de mettre fin à des pratiques commerciales qui leur avaient réussi dans le passé, à savoir la production d'opium brut et la collecte forestière. Mal servis par des politiques de substitution agricole inadaptées, ils voient concurremment leur population augmenter tandis que la terre se raréfie et qu’il devient de plus en plus difficile de maintenir la performance économique nécessaire à la reproduction du groupe.

Aujourd'hui montrés du doigt, déclassés, leur situation est précaire, leur identité est menacée. Leur horizon politique et culturel comme société distincte est sombre. Si l'exemple chinois doit servir de comparaison, la dégradation culturelle et la fonte dans la masse des Vietnamiens est la seule option qui paraisse s'offrir…

 
Le trésor enfoui des sources coloniales

Quel rôle reste-t-il à jouer à l'anthropologue? Plutôt que de s'en faire le chroniqueur attristé, peut-il intervenir face à cette dégradation culturelle annoncée?

Comme c'a été le cas en Amérique du Nord, retrouver les traces historiques de l'existence des minoritaires sur les marges peut jouer un rôle déterminant dans la construction politique d'une voix autochtone. Spécialement dans les cas comme celui-ci où il y a absence d'écriture vernaculaire et, donc, d'archives endogènes. C'est la tâche à laquelle je me suis attelé.

Les annalistes vietnamiens furent avares et biaisés sur ces populations 'sauvages' qui n'intéressaient pas l'état impérial. L'exploration de leurs écrits donne peu de résultats. Les annales chinoises présentent les mêmes déficiences. Cependant, les rapports des premiers visiteurs européens au 19e siècle, explorateurs et marchands, contiennent des fragments recevables. Par exemple, les premiers observateurs français rapportent que dans diverses localités de la haute région, telles Pakha (Bắc Hà), Ba Xat (Bát Xát), Mương Khương ou Chapa (Sa Pa), ils ont vu les montagnards se rendre au marché tous les cinq ou six jours pour y échanger les produits forestiers, les animaux, l’opium brut et le bois de cercueil contre les ustensiles de cuisine, le sel, la poudre à fusil, le plomb pour les balles, l’acier pour la forge, ou l’argent-métal pour obtenir les épouses et pour l’orfèvrerie. Le foisonnement des rapports sociaux apparaît en filigrane dans ces signes. Mais par-delà ces quelques indices, ces premiers écrits français donnent peu de grain à moudre à l'anthropologue.

Comme ce fut le cas en Amérique du Nord encore une fois, mais aussi en Amérique Latine, en Afrique, dans le Pacifique, les écrits des missionnaires catholiques se révèlent plus riches, ne serait-ce que par le fait que ces hommes célibataires durent passer des décennies de leurs vies mêlés aux 'indigènes' et, forcément, certains d'entre eux nous ont laissé des écrits intéressants. Je leur ai consacré un livre en 2007, 'Incidental' Ethnographers. French Catholic Missions on the Tonkin-Yunnan Frontier, 1880-1930, dans lequel j'estime la valeur ethnographique de leur legs, qui se ramène principalement à quelques individus plus impliqués, la majorité de leurs confrères se vouant exclusivement au zèle missionnaire. Mais je restais sur ma faim.

C'est avec la découverte en France d'archives militaires dont l'existence avait été négligée que s'ouvrit une nouvelle avenue à cette recherche.

Les militaires coloniaux ne sont pas nécessairement de meilleurs ethnographes que les missionnaires ou les explorateurs... Mais ici, dans des circonstances exceptionnelles, encadrés par des spécialistes mieux formés, leur structure hiérarchique a permis à des initiatives de collecte de données de s'effectuer avec une efficacité remarquable et sur une grande échelle.

Ainsi, ces ethnographies militaires qui m'intéressent ont été conduites sur la frontière sino-vietnamienne en deux temps, en 1898 et en 1903. Directement sous les ordres du haut commandement, l'initiative visait à s'informer sur ces 'peuples sauvages' sur les frontières afin de pouvoir les régir efficacement. Marcel Mauss, encore jeune dans sa carrière (il avait 28 ans), a été impliqué dans la rédaction du devis ethnographique conçu expressément pour cette occasion. Ainsi, aujourd'hui, on peut consulter des milliers de pages manuscrites consignées sur le terrain par des dizaines d'officiers aidés d'interprètes, des documents inédits qui ont échappé aux guerres indochinoises du 20e siècle pour être conservés aux archives de l'École française d'Extrême-Orient à Paris ainsi qu'au Centre des Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence. Les thèmes abordés couvrent l'histoire du peuplement, l'organisation sociale, la famille, 'l'état intellectuel', le religieux, le commerce, avec des données précises sur la démographie, la localisation des villages, des mercuriales, et d'autres aspects encore. Des renseignements sans prix dont, autrement, nous ne saurions rien.

La collecte est en cours, les résultats sont encore préliminaires, mais ils promettent. Redonner une histoire à un peuple est un travail de longue haleine. Cela fera-il une différence sur la destinée de ces populations subalternes assujetties aux diktats de l'état socialiste et du marché mondialisé? Je ne peux le dire avec certitude. Mais j'estime que la démarche est nécessaire. C'est une responsabilité morale de l'anthropologue.