Recherche des professeurs

Martin Hébert
Imaginaires et politique

Martin Hébert en compagnie de membres du comité communautaire de développement Oxlajuj N'Oj. Projet de pépinière en vue du reboisement culturellement approprié des forêts entourant la communauté de Santa Maria de Jésus, Guatemala. 2009.

      Le fil conducteur de mes travaux anthropologiques a toujours été l’exploration des articulations complexes qui existent entre les productions symboliques et les rapports de pouvoir dans les sociétés humaines. Je peux retracer l’origine de cet intérêt à un moment bien précis, la campagne référendaire de 1980, que je considère être mon premier véritable souvenir politique. Assis à l’arrière de la voiture familiale, je me rappelle avoir été frappé par les panneaux installés en bordure de la route. Ce long défilé de OUI…NON…OUI…NON… si familier aux Québécois avait peu de résonnance pour un enfant de huit ans. Pourtant, une simple expérience de la politique de la cour d’école suffisait pour comprendre une chose : des gens étaient en désaccord, et chacun tentait de nous rallier à sa cause en nous demandant de nous ranger sous un « OUI » ou sous un « NON ». Je demandai à mes parents pourquoi les gens se chicanaient. Ils me répondirent par un long discours enflammé dans lequel s’emmêlaient événements historiques, récits familiaux, mémoires personnelles, scénarios futurs, espoirs, tristesse, appréhensions, héros, vilains, complots, lendemains chantants et une foule d’autres images qui semblaient toutes plus chargées de sens les unes que les autres. Sous la paire de mots la plus simple de la langue française, « oui » et « non », se cachaient des productions imaginaires apparemment sans fin.

            En un sens, mes recherches actuelles ne sont que le prolongement de ce « déballage » de significations politiques amorcé il y a plusieurs décennies. Les terrains explorés se sont diversifiés, les conflits étudiés ne se réduisent pas toujours à l’expression d’un oui et d’un non et les rapports de pouvoirs que j’étudie sont parfois si asymétriques qu’ils glissent carrément dans la violence d’un groupe contre un autre, mais l’imbrication constatée entre le symbolique et le politique, elle, demeure. En ce moment quatre figures de l’imaginaire social retiennent particulièrement mon attention : l’utopisme et l’espérance politique (un intérêt que j’ai conservé depuis mes tout premiers travaux), la mise en récit de la souffrance et son lien au politique, les éthiques environnementales, et le militarisme. Ce choix est intimement lié à la nature des conflits qui traversent les divers terrains ethnographiques que je mène au Mexique et au Québec.

       Dans le cadre d’une recherche subventionnée par le CRSH intitulée « Violence et actions directes en Amérique latine », je travaille en partenariat avec des  communautés tzeltales du sud du Mexique. Ces communautés, établies illégalement au cœur d’une réserve écologique, vivent dans un climat où ces quatre figures de l’imaginaire politique s’entrecroisent constamment et, localement, permettent de penser l’important conflit qui existe entre ces autochtones et les pouvoirs gouvernementaux militarisés. Une mise en récit des souffrances historiques permet aux Tzeltales de se raconter et de se remémorer pourquoi ils ont quitté leur communauté il y a quinze ans pour s’établir sur de nouvelles terres. L’espoir de trouver une terre promise au cœur de cette forêt tropicale leur permet de se projeter dans l’avenir et de penser leurs actions aujourd’hui. Accusés « d’envahir » et de « détruire » une forêt vierge par leur présence, les Tzeltales sont constamment amenés à affirmer et à tenter de faire valoir la légitimité de leur propre rapport à la nature. Par ailleurs, menacés d’expulsion par des agents de conservation appuyés par une force militaire importance, les Tzeltales sont constamment confrontés au militarisme des autres et à une réflexion sur les moyens qu’ils considèrent comme légitimes dans leur propre action politique. La tension dynamique entre ces discours n’épuise certainement pas, loin s’en faut, la complexité d’un tel terrain. Mais elle nous ouvre une fenêtre sur une variété de questions pertinentes à la fois pour notre compréhension de la théorisation locale du politique, de même que pour comprendre les manières dont le point de vue autochtone a une incidence, ou non, sur les grandes décisions qui affectent leur territoire.

       Parallèlement à ces recherches menées dans le sud du Mexique, je poursuis des travaux en collaboration avec la nation huronne-wendat dans le cadre d’un autre projet subventionné par le CRSH intitulé « Éthique, revendications, et imaginaires autochtones : les Hurons-Wendat et la forêt ». Comme les Tzeltales (et d’innombrables autres Peuples autochtones…) les Hurons-Wendat doivent constamment affirmer leur présence et leurs droits sur le territoire, à défaut de quoi une panoplie d’autres acteurs sociaux n’hésiteront pas à se l’approprier. Le contexte québécois est certes moins militarisé que le mexicain, mais il n’en reste pas moins que la comparaison entre le Nord et le Sud est assez éclairante. Les figures mobilisées localement pour penser l’accès à la forêt font ici aussi intervenir des récits de la dépossession et des souffrances qu’elle a causées, les espoirs entretenus pour l’avenir sont tout aussi mobilisateurs dans un cas que dans l’autre et, surtout, les difficultés à faire valoir les éthiques environnementales autochtones sont tout aussi grandes dans les institutions labyrinthiques de « gestion du territoire » du Québec que dans celles du Mexique.

       Ces deux principaux terrains en cours s’inscrivent dans des recherches comparatives plus larges, que je mène avec d’autres chercheurs. En particulier, mes travaux au sein du Groupe de Recherches sur les Imaginaires Politiques en Amérique Latine (GRIPAL) me permettent de mettre en relation mes recherches mexicaines avec des recherches menées dans 13 autres pays d’Amérique latine. Le projet intitulé « La mise en récits de la souffrance en Amérique latine », amorcé en 2010, et qui s’étendra jusqu’en 2014, est une occasion d’explorer en détails les imaginaires politiques de la souffrance et leurs rapports au politique. Comme dans toutes mes autres recherches, cette réflexion aura inévitablement une rétroaction sur mes travaux au Québec dans les années à venir. Inversement, ma participation dans des projets comparatifs au Canada, notamment dans un projet en cours intitulé « La collaboration négociée en gestion forestière: processus multiples entre les Premières Nations et l’industrie forestière au Québec » (2010-2013) permettra de développer un cadre pour mieux comprendre la circulation contestée de divers imaginaires politiques et environnementaux dans des réseaux institutionnels complexes (ceux de la gestion forestière au Québec) et ensuite d’étendre cette réflexion au contexte latino-américain.

       Comme il est apparent dans les paragraphes précédents, les questions forestières sont aujourd’hui très présentes dans mes recherches. Elles continueront sans doute à l’être encore pour plusieurs années. La raison en est simple et directement liée au cœur de mon programme de recherches. La forêt est un fait social autour duquel se mobilise un foisonnement d’imaginaires. Étant à la fois un milieu de vie et une ressource monnayable (tant par son extraction que par sa conservation), elle représente un lieu d’articulation constant entre les aspirations locales et les aspirations globales. Elle est litigieuse, mais la forêt demeure associée à l’espoir. Elle est un espace utopique complexe, contesté, convoité, marqué par de multiples violences, mais elle est aussi un espace potentiel de rencontre, de reconnaissance et de cohabitation juste. Comme anthropologue, je m’intéresse au plus haut point aux conditions, discursives et institutionnelles, qui permettront le passage de l’un à l’autre.