Recherche des professeurs

Louis-Jacques Dorais
COMMENT ÊTRE HURON, INUIT, FRANCOPHONE, VIETNAMIEN...

 

L.J. Dorais sur le terrain à Quaqtaq, août 2005 (photo B. Saladin d'Anglure)

 

Comment être Huron, Inuit, francophone, vietnamien...  C’est le titre d’un ouvrage (sous-titré Propos sur la langue et sur l’identité) que je vais faire paraître aux Éditions Liber de Montréal (dans la collection Carrefours anthropologiques, dirigée par Francine Saillant) au cours de l’automne 2010 (ou en début d’hiver 2011). C’est un peu aussi un condensé de mes intérêts de recherche depuis au moins 25 ans : comment divers groupes ethniques ou nationaux en situation minoritaire se construisent-ils une identité commune, quelle est la fonction sociale et politique de cette construction identitaire et, plus spécifiquement, quel rôle la langue joue-t-elle dans cette identification collective. Ma perception des questions identitaires a évolué au cours des années, mais je considère maintenant qu’il faut les analyser avant tout comme un processus d’identification (dont l’identité constitue le résultat) : comment les individus et les groupes humains se définissent-ils – et ce de façon fluide, multiple et changeante – face à eux-mêmes et aux autres, et comment les autres les perçoivent-ils.

Depuis l’époque maintenant lointaine de mes études universitaires, mes recherches ont principalement porté sur la société, la culture et la langue inuit. Les connaissances que j’ai accumulées sur cette dernière ont été synthétisées dans un ouvrage publié à l’hiver 2010 : The Language of the Inuit. Syntax, Semantics, and Society in the Arctic (Montréal, McGill-Queen’s University Press). Ce livre – écrit en anglais pour le rendre accessible aux populations arctiques – fait la synthèse de ce qu’on connaît sur la distribution géographique, la structure linguistique, l’histoire, la sémantique et les conditions sociales de la langue des Inuit, de l’Alaska septentrional au Groenland, en passant bien sûr par le Grand Nord canadien.

Autre point d’intérêt pour moi : l’organisation sociale des communautés inuit contemporaines. Mon mémoire de maîtrise (déposé en 1967) portait sur les groupes familiaux et la coopération économique à Quaqtaq, un petit village du nord-est du Nunavik (Québec arctique). Depuis les années 1960, j’ai continué à suivre le développement de cette communauté, m’intéressant de plus en plus à l’identité de ses résidents autochtones, qui essaient de vivre la modernité en l’adaptant à leurs valeurs, pratiques et représentations propres. Ces recherches ont mené à la publication en 1997 (avec réédition en 2001) de l’ouvrage Quaqtaq. Modernity and Identity in an Inuit Community (University of Toronto Press). Plus récemment, un projet de recherche terminé en mars 2010 s’est intéressé à l’identité des jeunes habitants de Quaqtaq âgés de 15 à 25 ans, qui tentent encore plus que leurs parents de définir leur place dans le monde contemporain. Un rapport non publié mais disponible sur Internet (www.ciera.ulaval.ca/PDF/Siarumut_Report.pdf) résume les résultats et conclusions de ce projet.

Mon intérêt pour l’organisation communautaire et l’identité m’a mené dès 1978 à m’intéresser à la diaspora vietnamienne, c’est-à-dire à ces réfugiés et immigrants originaires du Vietnam qui ont été accueillis au Canada et ailleurs à partir de 1975, date de la réunification de leur pays sous l’égide d’un gouvernement communiste. Cela me semblait intellectuellement stimulant d’essayer de comprendre comment ces gens allaient créer à partir de quasiment rien des communautés ethniques solidement organisées, bien intégrées à leur société d’accueil mais préservant des valeurs et une identité considérées comme non négociables. Ces recherches, maintenant terminées, ont mené en 2007 à la publication (avec Éric Richard, alors inscrit à notre programme de doctorat), d’une monographie sur l’organisation communautaire des quelque 25.000 Vietnamiens de Montréal : Les Vietnamiens de Montréal (Presses de l’Université de Montréal). Plus récemment, j’ai publié deux articles sur les dimensions économiques, politiques et symboliques des communautés vietnamiennes du Québec et de Californie : « The Vietnamese in Montreal, Canada: Reflections on Intangible Capital and Immigration » (Asian and Pacific Migration Journal, 18(2), 2009 : 231-254) et « Politics, Kinship, and Ancestors: Some Diasporic Dimensions of the Vietnamese Experience in North America » (Journal of Vietnamese Studies, 5(2), 2010 : 91-132).

À l’heure actuelle, mes activités de recherche portent avant tout sur la revitalisation du wendat (ou huron), la langue des autochtones de Wendake en banlieue nord de Québec, qui n’est plus parlée depuis au moins 125 ans. En 2006, j’ai été contacté par la direction de l’école de Wendake, qui voulait savoir si le centre de recherche auquel j’appartiens, le CIÉRA (Centre interuniversitaire d’études et de recherches autochtones), ne serait pas intéressé à collaborer avec l’école et d’autres partenaires communautaire à la mise sur pied d’un projet de longue haleine pour reconstruire la langue wendat (à partir des abondantes données d’archives qui en décrivent le vocabulaire et la grammaire), former des professeurs pour l’enseigner à l’école primaire et à l’éducation aux adultes, et produire des plans de cours et du matériel didactique en wendat. Une demande se subvention soumise au programme des ARUC (Alliances de recherche université-communauté) du CRSH (Conseil de recherches en sciences humaines du Canada) a été agréée, et depuis le 31 juillet 2007, je participe ainsi à une recherche appliquée de cinq ans (le projet Yawenda) visant à faire revivre le wendat comme langue seconde à Wendake.

L’intérêt principal de ce projet c’est qu’il est directement issu de la communauté, les chercheurs universitaires n’y jouant qu’un rôle technique d’appoint. Il se situe au carrefour de la linguistique (reconstruire le wendat), des sciences de l’éducation (former des enseignants et concevoir du matériel didactique) et de l’anthropologie (tenter d’expliquer pourquoi les Wendat désirent faire revivre leur langue ancestrale à ce moment précis de leur histoire). Sur le plan identitaire, il permet de comprendre comment une nation autochtone très bien intégrée à la société environnante (au point d’être difficilement identifiable de par ses habitus culturels et son apparence physique), mais dont l’identité spécifique est extrêmement forte (la plupart des Wendat ne se considèrent ni québécois ni canadiens), cherche, en faisant revivre sa langue, à renouer avec la pensée de ses ancêtres et à marquer de façon plus tangible ce qui la distingue des allochtones.

 

Lors d'un atelier de langue wendat à Wendake, septembre 2009 (photo A. Steckley)

 

Le projet Yawenda n’a pas encore donné lieu à la publication d’ouvrages, ni même d’articles dans des revues savantes. Depuis 2007, plusieurs de ses participants ont quand même eu l’occasion d’en présenter les objectifs et certains résultats préliminaires dans des colloques et conférences universitaires. Pour ma part, j’ai fait, entre autres, les exposés suivants :

  • « Why do rich Indians need their language? Identity-seeking as a form of welfare » (3e symposium sur les politiques linguistiques, Toluca, Mexique, 27 juin 2007)
  • « Du salut des âmes au sauvetage identitaire : Jean de Brébeuf et ses émules au service de la spiritualité huronne pré-chrétienne » (Colloque Lecture inédite de la modernité aux origines de la Nouvelle-France, Québec, 1er octobre 2008) 
  • « Recherches ethnolinguistiques sur deux langues autochtones du Canada » (Université Cheikh Anta Diop, Dakar, Sénégal, 14 mars 2009)
  • « Yawenda: a try at rekindling the Huron-Wendat Language » (Dartmouth College, Hanover, NH, 5 mai 2009)
  • « Interculturalité et autochtonie : pourquoi enseigner le wendat ? » (12e congrès international de l’Association pour la recherche interculturelle, Florianopolis, Brésil, 2 juillet 2009)
  • « De l’interculturel imaginé au plurilinguisme recréé : la revitalisation de la langue wendat » (Colloque international de l’Association pour la recherche interculturelle, Fribourg, Suisse, 23 août 2010)

Qui plus est, le projet a lancé en 2009 une série de Documents de recherche Yawenda (sur les études wendat et la revitalisation des langues autochtones), qui en est présentement à son septième numéro (voir www.ciera.ulaval.ca/publications/yawenda.htm).

Parallèlement à ces recherches, j’ai récemment dirigé, en collaboration avec Michelle Daveluy, un ouvrage collectif sur la pratique de l’anthropologie dans des pays comme le Québec, le Canada, la Belgique ou le Brésil, qui sont à la périphérie des grands centres du savoir (États-Unis, France, Grande-Bretagne) sans toutefois en faire vraiment partie (À la périphérie du centre. Les limites de l’hégémonie en anthropologie, Montréal, Éditions Liber, 2009). J’ai aussi dirigé avec Maurizio Gatti une collection d’essais intitulée Littératures autochtones (Montréal, Mémoire d’encrier, 2010). Cet ouvrage regroupe des textes de réflexion sur l’émergence des littératures autochtones dans certains pays francophones (Québec, Maroc, Polynésie française, Nouvelle-Calédonie), présentés à l’origine lors d’un atelier universitaire organisé dans le cadre du Carrefour International des Littératures Autochtones de la Francophonie, que j’avais contribué à organiser à Wendake, en septembre 2008.

Mon livre à paraître (Comment être Huron, Inuit, francophone, vietnamien...) constitue une sorte de bilan de toutes ces recherches centrées sur le processus d’identification et ses incidences langagières. On y retrouve des études de cas sur les identités minoritaires en divers contextes : Wendat et anglophones de la région de Québec, Inuit du Grand Nord, Vietnamiens de la diaspora, mais aussi minorités francophones du Canada et des États-Unis – un sujet qui m’a conduit sur le terrain à diverses reprises – et Hawaïens autochtones. Le tout est suivi d’une conclusion théorique qui tente de définir les concepts d’identification et d’identité.